Identité nationale

Cette question qui ressurgit à intervalles réguliers et souvent en fonction de l’opportunité des calendriers politiques est à la fois une question de fond et une pomme de discorde entre les Français tant elle se pose rarement dans le climat qu’il faudrait et avec la sérénité qui convient.

Elle est trop souvent abordée sur fond de passions politiques et elle ne fait généralement qu’accuser les antagonismes et renforcer les convictions sans dégager de perspectives. Or la question qu’elle pose est simple : « Y a-t-il quelque chose d’assez fort pour donner envie de vivre ensemble, de se reconnaître dans une communauté historique et de souscrire à ses valeurs? » Longtemps la réponse a été simple quoique informulée tant les choses semblaient aller de soi. Elle est à vrai dire devenue plus compliquée à proportion de l’instillation des différences dans le corps politique de la nation tant d’un point de vue exogène, l’immigration, qu’endogène, les régionalismes. À chaque soubresaut de l’Histoire, cette question se trouve posée et les termes dans lesquels on la pose pèsent lourd sur la suite du débat, ainsi peut-on encore parler de la terre et des morts après Barrès et Pétain pour décrire l’identité française ? Or de fait, l’identité française est tiraillée entre deux pôles, l’un d’entre eux est la conséquence de l’évolution de nos sociétés, de plus en plus plurielles, de plus en plus diverses, de plus en plus métissées à de degrés divers du reste selon les aires géographiques et les répartitions sociologiques, l’autre pôle tire vers une identité unique issue d’un fonds historique consolidé par un contrat social fondé sur des valeurs fondamentales et universelles définissant le fait d’être Français car comme l’écrivait Valéry : « notre particularité et notre ridicule mais souvent notre plus beau titre, c’est de croire, de nous sentir universels…observez le paradoxe : avoir pour spécialité le sens de l’universel ». En deux mots, un pôle de nature empirique et un pôle de nature théorique. Certains pensent que ces deux polarités peuvent très bien se concilier, c’est le cas de Michel Serres qui dans « le Tiers instruit » voit l’homme moderne en habit d’Arlequin vêtu de toutes ses différences, habit porté par le corps d‘un homme pareil à tous les autres et jouissant des mêmes droits humains. D’autres en revanche pensent que les différences sont par nature exclusives et que le modèle intégrateur français a montré ses limites, ne reste que la compétition des différences c’est-à-dire des cultures et ici l’identité culturelle passe avant l’identité nationale et introduit une confusion supplémentaire. Alors chacun fait ses choix et s’il décide que son être est d’abord l’expression d’une identité locale, culturelle, ethnique, avant d’être collective et politique, en un mot que si l’on est d’une famille, d’un groupe, d’un lieu avant que d’être citoyen d’une nation ou d’un État, on parlera alors d’identité plurielle, ce qui revient à définir l’un par le multiple. Ici l’identité, on le voit n’a pas la même signification selon qu’on la lit dans un sens ou dans un autre. Toute la difficulté est de faire tenir ensemble le corps social sur quelques valeurs fondamentales et notamment celle-ci : y a-t-il un corps de valeurs communes auxquelles tout le monde puisse se référer dans le fait d’être Français et qui vaillent d’être revendiquées, affirmées publiquement, enseignées à l’école, ou bien chaque fois que l’on tente cette approche ne rentre-t-on pas en conflit avec des groupes que ces valeurs offensent ou oppriment ? On voit que ce n’est pas si simple. Certains en effet considèrent qu’une grande démocratie moderne doit n’avoir comme code commun que les droits de l’homme en général et la possibilité d’accéder aux possibilités de développement et de protection qu’une société développée offre globalement aux individus indépendamment de la collectivité historique autour de laquelle ceux-ci se sont constitués, quant au reste ce sont identités culturelles au pluriel qui doivent coexister et cohabiter dans le respect de leurs différences sans qu’on en appelle obligatoirement à une identité nationale commune. D’autres considèrent en revanche que sans ce ciment commun de valeurs reconnues et éventuellement garanties par la loi, on n’a plus une nation mais un espace démocratique vague et que ce n’est pas la même chose. Et enfin il y a ceux qui font comme s’il n’y avait pas de problème, qui veulent l’esquiver, qui ne veulent pas qu’il se pose attendant que le caractère massif des faits de société impose l’évidence d’un droit de fait. C’est là tout le débat, mais on voit bien que selon le tour qu’il prend il autorise toutes les dérives et l’expression des passions publiques, c’est pourquoi tant de bons esprits pensent qu’il est, posé en ces termes, décidemment inopportun.