REFLEXIONS SUR LE MÉTIER

Désormais, plus libre dans mes propos, il m’est loisible de me pencher sur le métier que j’ai exercé pendant des années. Lorsqu’on s’engage, en effet, dans cette voie qui consiste à s’installer comme médiateur entre des artistes et un public, on pense qu’il suffit d’une bonne expertise artistique, d’un bon réseau de connaissances et d’une sensibilité particulière aux attentes du public et aux possibilités qu’il présente de se laisser surprendre par la nouveauté.

Chemin faisant, on découvre que l’on entre dans un milieu avec ses codes, ses règles, ses hiérarchies, ses modes de pensée et son idéologie. Cela est sans doute vrai de tous les milieux, mais ce l’est particulièrement de la culture. Celle-ci a forgé son idéologie sur un demi-siècle de pratiques, de discours et de représentations qui l’ont largement mythifiée aux yeux de l’opinion comme à ses propres yeux. Pour l’essentiel, sur le plan politique, on dira que la culture se vit et se célèbre « à gauche ». Il y a à cela de bonnes raisons, la gauche a historiquement accordé une importance toujours très grande à la culture, elle en a fait même à certains moments la base de la rénovation sociale, le fameux « changer la vie » de Rimbaud, repris par Lang à l’époque de Mitterrand, ne dit pas autre chose. Malraux lui-même apparut à la fois comme le ministre de De Gaulle mais aussi comme l’écrivain engagé dans les combats anti-fascistes de l’avant-guerre. La culture était donc « de gauche » et la droite parfois empreinte de bonne volonté réformatrice (Lecat, Duhamel, Michel Guy, Toubon…) n’eût jamais assez d’argent ni de temps pour en modifier la perception de sorte que chaque fois que la droite était au pouvoir, elle traînait avec elle le reproche de négliger la culture. Le « milieu » culturel s’en forma donc une image négative et manifesta régulièrement son opposition à toute réforme et son hostilité au pouvoir. Et c’est ainsi que s’est généralisé et a été entretenu un discours culturel qui repose essentiellement et continûment sur la récrimination et l’admonestation indignée au pouvoir surtout s’il est à droite. Il faut donc à toute force « donner des signes de gauchisme » pour tenter d’apaiser cette hostilité de principe. On observera, amusé, comment cela se vérifie encore au plan symbolique par « l’arraisonnement » récent d’un ministre dit « de gauche » dans un gouvernement dit « de droite » . La culture est-elle donc si mal traitée que cela en France ? C’est pourtant ce que l’on entend.

Qu’importe au fond que les crédits aient régulièrement augmenté, que l’aménagement culturel du territoire ait été poursuivi et que les collectivités locales aient accentué leur effort jusqu’à représenter les deux tiers du budget national de la culture. Qu’importe que le nombre des intermittents du spectacle se soit accru régulièrement, avec les difficultés que l’on sait néanmoins, rien n’y fait, la vulgate générale a déterminé, une fois pour toutes, que ce n’est pas et que ce ne sera jamais assez, que le pouvoir, que tout pouvoir, ne songe qu’à écraser la culture, à réduire ses moyens. Certains ont là-dessus fait fonds de commerce et tiennent étal ouvert tous les étés où les festivals leur tendent leurs micros. Que l’on soutienne un point de vue différent, plus nuancé, et l’on est vite taxé de « dérive droitière » et disqualifié dans le même mouvement. Car c’est là que fonctionne l’idéologie dominante comme façon insidieuse de vous conduire au troupeau. Cela se traduit par le conformisme des représentations, il n’est que de lire la prose du milieu pour s’en convaincre, et des pratiques, il n’est que de voir comment se font les succès, les réputations, et comment fonctionne la commandite artistique et sociale. Quand on fait le métier que l’on fait, que l’on a les interlocuteurs que l’on a, on finit en effet par faire comme si la société et le monde ressemblaient au modèle qu’on s’en forme. Que quelque élection plus tard, on se rende compte qu’on est en décalage, que la société est plus clivée, plus contrastée, plus divisée qu’on ne pense, ne change quand même rien à l’affaire ni au discours. Il faut alors beaucoup de force de caractère et aussi une forme de courage pour continuer à vivre et à s’exprimer en esprit libre sous l’accusation infâmante de n’être pas conforme aux mœurs de la tribu. Le prix à payer n’est pas mince, car dans ce système, il est toujours plus avantageux de prendre la pose contestataire et de faire les couloirs que de dire « un chat est un chat et untel, un fripon » comme le dit la fable. C’est pourtant cette ligne, un peu téméraire (n’exagérons rien !) que j’ai toujours suivie, ne me fiant qu’à moi-même et à ce que je comprenais des contradictions du temps. Libéré de mes obligations professionnelles, je continuerais à le faire sous forme de « blog », dernier ou nouvel outil de communication à ma portée pour continuer à dire « qu’un chat est un chat » et encourager les jeunes qui entrent où sont dans la profession, a s’en remettre d’abord à leur jugement.