PERMANENCE DE PAUL-JEAN TOULET

Qui se souvient encore que l’un des meilleurs poètes du siècle d’avant-hier est né à Pau dans cette rue d’Orléans qu’il trouvait bien grise et dans laquelle une plaque grise elle aussi, au numéro 16, signale la naissance ?

Paul-Jean Toulet puisque c’est de lui qu’il s’agit est probablement l’un de ceux qui ont le mieux célébré le Béarn qu’il faut prononcer « Bearr » comme il l’expliquait à Debussy son ami le plus proche. Toulet a regardé et admiré les paysages palois, il a admirablement parlé de ces brumes du piémont, des coteaux de Jurançon, des vignes à l’automne, de la neige au printemps et des couleurs du ciel. Nul comme lui, sans doute, n’a su dire le charme de Pau à la belle époque, la douceur de son climat, l’élégance du parc Beaumont où il a désormais un buste, la folie du casino où il se ruina et « cette sérénité immobile du temps » qu’il n’a trouvée dit-il qu’en Béarn car « nulle part comme là (il n’est possible) de se lier aux choses, s’épanouir avec elles et correspondre à l’insensible déroulement des saisons ».
Étant de ceux qui aiment les contrerimes du poète et quelques vers inoubliables, je ne m’attendais pas à trouver dans les publications récentes une biographie épatante écrite par un jeune « docteur es lettres » et publiée chez Tallandier qui se nomme, Frédéric Martinez.
Voilà donc un livre au ton enlevé qui rend justice avec finesse et à propos à un poète injustement négligé. Frédéric Martinez fait revivre ce Pau du début du siècle dernier où un Toulet de vingt ans fréquente la jeunesse dorée de la ville et bamboche jusqu’à pas d’heure tout en troussant des rimes. À ce jeu, Toulet use sa vie et son argent, ne laisse que quelques vers derrière lui ce qui en fait un écrivain sans œuvre, un oisif supérieur, un dandy en somme comme les aimait Baudelaire. Son quartier général était à Pau le « café Champagne » sur la place royale où il dégustait son absinthe des journées entières en regardant passer le monde des grands hôtels. Négligeant de bâtir une œuvre, il n’atteindra la notoriété que très tard. Parti à Paris, celui qui fut chroniqueur dans « la vie parisienne » et fut le « nègre » occasionnel de Willy le mentor de Colette, il a sans doute mérité ce surnom à la mode anglaise de « too late » comme nous l’apprend Frederic Martinez.
Il est vrai que Toulet nous laissera, trop tard, quelques romans délicieux, que l’on peut trouver un peu fanés aujourd’hui certes, mais qui ont le charme des images anciennes et des vieux vêtements d’autrefois. Parmi eux, « mon amie Nane » une silhouette de parisienne qui date de 1905 et surtout « la Jeune file verte » petit chef-d’œuvre qui ne sera publié qu’en 1920, l’année de sa mort. Mais c’est à l’évidence « les Contrerimes » qui établiront sa gloire littéraire. Il y a en effet dans ce recueil un diamant poétique de la langue française, fort connu pour ses premiers vers, qu’on ne se lasse pas d’admirer. Écoutez plutôt :

« Dans Arle, où sont les Aliscamps,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses…
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes. »

Et voilà comment l’enfant qui rendait visite au cimetière de Pau à la tombe de sa mère morte en couches retrouve la mélancolie de l’amour mêlé à la mort qui flotte sur les cimetières en été. Ici il s’agit du cimetière romain des Alyscamps dont Van Gogh fera des toiles inoubliables. Toulet à sa façon en tirera un chef-d’œuvre de concision poétique. Il repose aujourd’hui au cimetière de Guéthary. La municipalité du lieu a fait ériger un monument devant la villa « Etcheberria » qu’il habita où sont gravés ces vers :

''Filippa, Faïs, Esclarmonde,
Les plus rares, que l’on put voir,
Beauté du monde…'' Tout Toulet est dans cette concision. Frédéric Martinez avec son beau livre nous aura heureusement rappelé la permanence de Paul-Jean Toulet et cet accord si rare d’un pays et d’un poète