LE NOUVEAU SESAME

GOOGLE, LE NOUVEAU SÉSAME !Tout possesseur d’ordinateur connaît déjà ce mot magique, véritable sésame pour un accès immédiat au savoir le plus large possible : Google.

: Google:C’est le nom d’une firme californienne fondée par Sergei Brin et Larry Page il y à peine dix ans, qui aujourd’hui au zénith de sa formule génère la moitié du marché mondial de la publicité en ligne (21 Milliards de $) et est devenue incontournable. On reconnaîtra à cette dernière la formidable avancée qu’elle permet pour ce qui est aujourd’hui la demande dominante : tout, tout de suite et gratuitement ! Dans tous les cas, c’est ainsi que les choses se passent jusqu’ici. L’entreprise en position dominante et cotée en bourse se rémunère sur les liens publicitaires qu’elle vend à des annonceurs ou à d’autres sociétés et ce qu’elle vend ce sont des informations qu’elle n’a pas forcément produites mais qu’elle est seule capable de donner aussi vite. Or voici que se pose un nouveau défi et un nouveau problème, en effet Google se propose de numériser gracieusement notre patrimoine culturel en commençant par les livres afin de les offrir à tous sur la toile. Déjà elle a commencé aux USA avec un grand nombre de bibliothèques, au Royaume uni aussi, notamment avec la prestigieuse bibliothèque d’Oxford, et en France même avec la Bibliothèque municipale de Lyon qui est le deuxième fonds français après la bibliothèque nationale. À ce jour, Google a déjà numérisé plus de 10 millions de livres. L’ancien président de la BNF, Jean-Noël Jeanneney s’était il y a quelque temps déjà ému de ce monopole qui menaçait et avait convaincu le gouvernement de l’époque d’y répondre par un plan de numérisation français, Gallica (300 000 ouvrages et près d’un million de documents numérisés à ce jour) relayé par un plan à l’échelle européenne, Europeana. Mais les temps ont changé, la volonté européenne fléchit sur ce point et en France même le discours de la BNF n’est plus aussi ferme, on en est arrivé au point où le succès et la puissance d’une technologie est en train de rendre vains tous les combats qui visent à en contester la suprématie. L’avantage, il faut le reconnaître n’est pas mince, l’idée de rassembler la totalité du savoir en un seul lieu disponible à tous selon un accès simplifié c’est le fameux rêve de la bibliothèque de Babel évoqué par l’écrivain argentin, Jorge luis Borges. D’autre part, la notion de coût, de vitesse et de capacité de mémoire de l’entreprise californienne excède les possibilités de ses concurrents à ce jour. Le projet, on le voit, présente des avantages. Mais il présente aussi des inconvénients, le premier est de laisser se constituer un monopole aux mains d’une entreprise privée qui pour l’instant prône la gratuité mais dont rien ne dit qu’elle serait éternelle, de plus cette entreprise capte une rente publicitaire à partir de contenus dont elle n’a eu à supporter ni les coûts de fabrication, ni de production, ni de conservation, c’est comme si elle avait trouvé le moyen d’être le portail d’accès à la culture universelle et qu’elle en tirait la conséquence que tout accès devait désormais passer par elle. En second lieu, elle court-circuite les droits de la filière livre, éditeurs, auteurs, ayants droit en cas de vente en ligne d’ouvrages, on le voit, c’est tout le commerce du livre qui est menacé par ce nouveau modèle économique. On comprend que même les éditeurs américains s’en soient émus avec leurs collègues européens (Microsoft, Amazon, Hachette) et attendent que la justice américaine se prononce (en principe courant octobre). Mais au-delà du problème économique, c’est toute l’évolution de notre culture qui va se trouver affectée par cette orientation. Un seul moteur de recherche qui fonde ses connexions algorithmiques sur la norme de ce qui est le plus demandé et donc le plus connu ne peut favoriser qu’une culture unidimensionnelle et une hiérarchie des savoirs qui échappe à tout autre critère. Il y a cinquante ans, un philosophe américain, Herbert Marcuse écrivait un livre polémique et prophétique intitulé : « l’Homme unidimensionnel », il n’évoquait pas, je crois, ce cas de figure mais l’ironie de l’histoire c’est que nous y venons tout de même ! Le mot de passe universel n’est donc plus « Sésame » mais désormais « Google » et il donne la même injonction : « monde, ouvre-toi » !