LA MAIN D'HENRY

Le football est-il un sport comme un autre ?

On peut en douter tant il est devenu peu à peu Le sport par excellence ; pas un gamin des favelas brésiliennes ou des quartiers nord de Marseille qui ne dribble les boites de bière vide et les bouteilles de plastique en pensant aux dieux du stade de Maracaña ou du Stade de France, pas un gamin de Milan ou de Turin qui ne rêve de San Ciro et des champions du monde italiens, car le foot est quand même le plus court chemin pour passer de l’ombre à la lumière, de la misère, au volant des voitures de luxe et aux écrans de la télévision. Rêve de gosse me direz-vous ? Oui en un sens, c’est cela, mais c’est aussi autre chose. Que l’enjeu en soit soudain une compétition mondiale et les esprits s’échauffent, la passion s’empare des esprits, le sentiment national vient s’inviter au débat, une victoire et c’est l’exaltation de l’identité nationale, une défaite est un désastre. L’équipe n’est plus un collectif de garçons qui courent après une balle, mais l’expression du génie d’un peuple, le foot cristallise les aspirations de la communauté à se surpasser elle-même, à s’imposer aux autres, il a quelque chose de la mobilisation nationale en temps de guerre : « on les aura », tel est le cri des supporters de toutes les causes et celle du ballon rond en vaut bien une autre. Que le pays soit en difficulté ou doute de lui-même et l’intensité de la passion collective s’accroît. Le spectacle que nous ont donné l’Égypte et l’Algérie récemment est à cet égard édifiant, la rue s’en mêle, l’État s’en mêle, la cause devient nationale, les victoires de son équipe marquent les étapes de la reconnaissance collective et les joueurs deviennent les héros de la nation, le temps d’un match. C’est ainsi que dans un « mondial » de football, relayé par les télévisions du monde entier, un pays se met soudain à exister symboliquement et réveille une ferveur assoupie dans les consciences. C’est pourquoi aussi les affrontements entre nations y prennent souvent un tour polémique que la presse à grand tirage exploite insolemment car le ressort en est la rivalité séculaire : français contre anglais ou contre italiens en Europe, Argentins contre Brésiliens en Amérique, Camerounais contre Nigérians en Afrique, ce qui nourrit les phantasmes est de l’ordre du symbolique tout autant que du réel. Et les joueurs là-dedans ? vainqueurs on les traite en héros, souvenons-nous de l’équipe de France championne du monde qu’on fit défiler sur les Champs Elysée comme s’ils avaient gagné une guerre ! Qu’ils perdent et ils sont à vouer aux gémonies, eux et leur entraîneur du reste, car la violence se nourrit de la frustration qui l’engendre. Il n’est pas jusqu’aux noms des équipes : « les lions indomptables », « les Pharaons » qui n’expriment ainsi les attentes symboliques qu’ils incarnent. On voit par là qu’au jeu des identités, la violence est toujours tapie derrière et prête à réveiller les passions. L’équipe de France, lorsqu’elle était championne nous a donné un instant l’impression de pouvoir concilier les différences, le mélange ethnique « black, blanc, beur » explosif souvent et là apaisé par la grâce du sport. On a vu le temps que cela a tenu. Aujourd’hui, on dit « les bleus » évoquant par là, la couleur du maillot et la couleur « bleu de France » du drapeau tricolore, mais comme on le sait, ces derniers temps, ce bleu est bien pâle et ce n’est pas la prestation de l’équipe lors des derniers matches qui nous convaincra du contraire. Et pourtant, si elle est composée de vedettes, elle n’en montre pas moins la contradiction entre sa nature collective peu inspirée et le talent des individus qui la composent. Alors, lorsque mue par une ambition légitime et des moyens qui peinent à convaincre elle s’en vient par la main d’un joueur opportuniste à prendre un avantage contre le cours du jeu, on s’interroge. Voilà que les enjeux font qu’on va vaincre par ruse et en trichant. Piètre spectacle, car tout le monde a vu à la télévision le délit, tout le monde, sauf l’arbitre semble-t-il. Qu’aurait dû faire le capitaine de cette équipe et néanmoins premier concerné : dire à l’arbitre : « j’ai fait une main » ? L’arbitre aurait pu dire « ça ne fait rien ce n’est pas contre le cours du jeu et je n’ai rien vu » ou il aurait pu dire, « j’annule le but » et l’équipe de France aurait dit adieu à sa qualification. Le capitaine aurait honoré son maillot. Le poids des enjeux était désormais trop lourd, les attentes des supporters et du peuple en général étaient tels qu‘une telle démarche était difficile sinon impossible. Et pourtant cela aurait été la seule démarche honnête. Car si les spectateurs, pour la plupart aiment ce sport, ce n‘est pas seulement pour gagner, mais pour admirer la virtuosité des dribleurs dont la balle semble collée au pied, les passes tirées au cordeau, le coup d’œil anticipateur, les inspirations techniques, les arrêts acrobatiques des gardiens, bref ce que ce sport a d’unique en refusant justement l’aide des mains pour les joueurs. C’est cette attente qui est frustrée et ce résultat qui fera tache durable sur le maillot de l’équipe de France. Alors comment se comporteront demain les jeunes qui jouent dans les stades ? Comme après le « coup de boule » de Zidane, on n’évoquera plus qu’à demi-mot, la valeur éducative du sport et l’éthique sportive. L’éthique sportive, il sera toujours temps de l’enseigner aux écoles de football et d’en faire la conclusion ronflante des discours de fins de banquet, après le mondial !