CAMUS AU PANTHÉON

La rumeur en a couru avant l’annonce qui n’est pas encore faite d’une entrée de Camus au Panthéon. Immédiatement cela est devenu une affaire nationale avec débat et querelles entre partisans et opposants à ce projet.

Rappelons-nous, le Panthéon, ce monument glacial et solennel où dorment nos gloires nationales, Mirabeau, Rousseau, Voltaire, Zola, Hugo et plus récemment Malraux, Dumas, ne faisait, jusqu’à il y a peu, guère rêver. La vieille dame néoclassique dessinée par Soufflot qui fait pendant à la Sorbonne n’intéressait pas davantage les étudiants de Mai 68 lorsqu’ils couraient devant les CRS, rue Cujas, ou rue Saint-Jacques. Mais voilà que quelques années plus tard, un président avisé et connaissant son histoire de France sût s’emparer du symbole en venant, à la tête d’une troupe compacte de militants pressés d’arriver au pouvoir, y déposer une rose, rouge, bien entendu. Plus tard, inspiré par cet exemple sans doute, son successeur entreprit d’y faire entrer Malraux qui avait par une soirée glaciale d’hiver fait en ces lieux mêmes l’éloge funèbre du résistant Jean Moulin entré au Panthéon par la volonté de De Gaulle. On railla l’emphase et les discours de circonstance, mais nul ne trouva que c’était exagéré, au fond, l’homme qui avait su si bien parler des tragédies du XX° siècle y avait sa place, à l’évidence. Ce n’était pas non plus très évident pour Alexandre Dumas qu’on y fit entrer à son tour. Dans ce cas, l’intention politique était plus claire, mais le pli était pris et cela flattait une certaine idée de la diversité, alors l’affaire ne fit guère de bruit. Avec Camus, c’est autre chose, voilà que se réveillent les passions, car Camus, c’est l’Algérie, c’est le combat contre le totalitarisme, contre le communisme stalinien, les débats avec Sartre, le prix Nobel à Stockholm et cet humanisme qui ne plaisait guère du côté de la rue d’Ulm. Alors, à peine évoqué, ce projet déchaîne les passions, l’argumentaire en est généralement négatif au motif que cela serait contraire au vœu de Camus lui-même, que sa famille s’y opposerait, voire qu’il n’est pas un si grand homme que cela, piètre philosophe disent les sartriens, journaliste comme un autre, disent certains biographes. Cependant, la vraie question qui fait débat est là, elle réside dans une opposition bien plus profonde et ancienne et elle est politique. Elle tient à deux conceptions du socialisme qui ont opposé en leur temps Marx et Proudhon, Guesde et Jaurès, elle oppose morale et politique. En France Sartre porta la parole politique en son temps, il a avec sa revue « les Temps modernes », stimulé les débats et au passage administré à Camus à peu près la même correction théorique à propos de « l’homme révolté » que Marx avait infligé à Proudhon avec « misère de la philosophie ». Cette correction était en substance : « vous n’êtes pas assez philosophe » pour vous mêler de philosophie, vous êtes une bonne conscience humaniste qui ne peut servir que les intérêts de la bourgeoisie. Un « philosophe pour classes terminales » dira avec condescendance un peu plus tard un écrivain sartrien ! Toujours la même morgue universitaire et le terrorisme de cette « aristocratie du diplôme initial ». C’est qu’en France, on entre une fois dans une grande école, mais on en sort toute sa vie et le débat se circonscrit souvent entre les mêmes, ceux qui font leurs études, leur carrière et leurs affaires dans le cercle étroit d’un ou deux arrondissements parisiens. Et c’est ainsi que le fond stratégique du débat se double d’un fond idéologique. De fait, comme il est exclu que Sartre soit jamais placé dans ce haut lieu de la mémoire nationale,( il n’en avait aucune envie et s’était prémuni à l’avance contre toute tentative de récupération en refusant de son vivant tous les honneurs, dont le Nobel que Camus avait, lui, accepté), nous avons là un point de résistance supplémentaire. Sartre n’en voulait pas, certes, disent les « sartriens » mais surtout n’offrons pas ce pied de nez de l’histoire au grand Sartre en y mettant Camus. Il est des batailles posthumes qui se livrent entre épigones qui ont la fureur des batailles entre les intéressés eux-mêmes. Pourtant on se dit que, si Sartre a écrit « les chemins de la liberté », c’est Camus qui les a le plus souvent empruntés. De ce point de vue, Camus a-t-il sa place au Panthéon ? Oui, sans aucun doute. L’homme qui avait ce sens profond de l’humanité qui l’a fait lutter en son siècle pour la justice et la liberté y serait à sa place même si cette place est loin des espaces ensoleillés qui traversent son œuvre. Car depuis cinquante ans il est inhumé à Lourmarin en Provence, dans un lieu qu’il aimait, entre les cistes et le romarin au pied d’un cyprès dans un petit cimetière et semble-t-il, son fils à tout le moins, n’est guère favorable à ce qu’on l’en sorte. C’est dans cet humble endroit du monde qu’il avait retrouvé un peu de l’Algérie de son enfance, de ses pierres et de son soleil et l’on peut conclure que c’est probablement fort bien ainsi. Cependant, l’occasion aura été bonne de mesurer où l’on en est en France quant à la mémoire partagée, au sens où il faut entendre partage comme coupure. Il y a, par définition, des dieux et des héros au Panthéon, mais ce ne sont pas les mêmes pour tous. Ce qui reste en partage aux hommes, ce sont toujours les querelles. Voilà bien un thème commun au théâtre de Camus…et de Sartre !