LA DECADE CALAMITEUSE

Cela avait commencé par une frayeur millénariste, il allait y avoir le « grand bug » de l’an 2000, les horloges allaient s’affoler et repartir en arrière, les systèmes allaient être « output » et le monde en serait désorganisé pour longtemps.

L’an 2000 passa…et Georges Bush avec, les feux d’artifice n’allaient pas tarder à s’allumer au proche-Orient en réponse aux deux torches allumées par Al-Quaïda en Amérique. Les Etats-Unis seront au centre de cette tornade. À la fin de la décennie, ils se retrouveront en guerre, entreront en crise avec l’affaire des « subprimes » qui dévastera la planète-finance et éliront le premier président noir de leur histoire. Là ce serait plutôt un signe d’espoir que la décennie enverrait sur sa fin, mais un signe qui reste à confirmer dans les faits, car en ce qui concerne ce qu’on appelait naguère « le rêve américain », il faudra sans doute attendre encore. C’est pourtant des États-Unis d’Amérique que nous est venue la plus grande vague de transformation de ce siècle nouveau avec l’Internet, l’interconnexion généralisée et ses moteurs de recherche toujours plus envahissants. La mutation technologique aura été en fait, la grande révolution de la décennie, l’individu, naguère spectateur, lecteur ou mélomane sera devenu interactif, utilisateur compulsif des trois écrans :Télévision, ordinateur et téléphone portable. L’image sera devenue reine et avec elle le conditionnement des individus pour l’opinion comme pour la consommation. La démocratie, devenant d’opinion, aura aussi en cette décennie connu une semblable mutation. À part cela, les comportements plus respectueux de la nature, de la santé et de la vie en général se seront généralisés : interdiction du tabac dans les lieux publics, sensibilité à la bio diversité, à l’écologie, au développement durable prendront le relais de la sensibilité « Droit-de-l’hommiste » et compassionnelle de la génération précédente. Dans les sociétés de plus en plus brassées par les mouvements browniens des voyages, des vagues d’immigration et des échanges, la notion de diversité aura remplacé celle de démocratisation. L’idée d’un système démocratique imposé à tous les peuples fût-ce par la force aura montré ses limites. Sur le plan des niveaux de vie, favorisé par l’explosion démographique, l’écart entre les riches et les pauvres n’aura cessé de se creuser précarisant un nombre de personnes de plus en plus grand. Pour les nations elles-mêmes l’écart se sera creusé également, la Chine, l’Inde ou le Brésil ont émergé, du moins pour la partie de leur population concernée par ce développement, cependant que l’Afrique dans son ensemble paraît toujours incapable de surmonter ses handicaps. En donnant à la Chine la possibilité de montrer au monde sa puissance et son prestige en lui octroyant les Jeux Olympiques et, malgré le désagréable épisode concernant le Tibet, le comité olympique international aura permis à toute la planète de mesurer la nouvelle échelle des puissances du monde. Sur le plan culturel, outre l’exportation des « marques » que constituent le nom des grands musées et les expositions internationales, les architectes français et étrangers auront signé des réalisations de plus en plus audacieuses. La France même aura connu avec l’ouverture du musée du Quai Branly consacré aux arts dits « premiers » dessiné par jean Nouvel un nouveau lieu de prestige international. En revanche, les grandes grèves des intermittents du spectacle de 2003 auront montré les limites structurelles d’une assistance culturelle d’État dans une nation comme la nôtre. L’élection d’un président jeune et dynamique aura secoué la France des conservatismes et réveillé l’opinion qui lui imputera toutes ses difficultés présentes et à venir. Bien plus que la laïcité au début du siècle précédent, ce sont les questions de religion et de société, port du voile, messianisme des religions révélées qui occuperont les esprits en ce début de nouveau siècle. La violence et la lutte de tous contre tous au niveau social comme au niveau des États deviendront l’habitude avec enlèvements, rapts, meurtres et génocides intra-régionaux cependant que la notion de progrès semble se heurter aux résistances de l’histoire. En somme, les dix premières années du nouveau siècle n’auront été ni meilleures ni pires que les précédentes, seule notre attente aura déçue car nous rêvons toujours qu’un nouveau siècle inaugure un monde meilleur. Il l’est certes devenu, mais pour certains seulement et le nombre de ceux qui aspirent à une vie meilleure étant chaque jour plus grand fait ainsi basculer les attentes dans un futur toujours prochain.