BOLTANSKI:MONUMENTA

Assez peu envie, à priori, d’aller voir l’exposition de Christian Boltanski au Grand Palais, impression de savoir déjà, d’avoir tout vu par la médiatisation qui l’annonçait : photos dans les revues spécialisées, à la télévision, dans la grande presse. On n’en ignorait rien et un peu, comme dans ces travaux de Buren ou d’autres, le sentiment d’avoir déjà vu

boltanskiCependant, j’étais à Paris par un jour de grand froid, il n’y avait personne à l’entrée sous la neige, je suis entré. J’ai bien fait. Car comme toujours, il y a ce que l’on sait et ce que l’on éprouve, ce que le corps éprouve, les sentiments qui vous traversent, l’expérience irremplaçable de la rencontre avec l’œuvre d’art. D’entrée, sous la nef immense et lumineuse, on est saisi par le froid et l’œil est attiré par les étranges rectangles de couleur faits de vêtements qui jonchent le sol d’une manière parfaitement ordonnée, marqués de piquets de métal rouillés et éclairés de néons blancs suspendus entre eux. Pour moi, immédiatement, l’image du camp de concentration s’impose, celui de Dachau, le seul que j’ai visité, il y a longtemps, et où m’avaient frappés ces rectangles formés par de petits murets de quelques dizaines de centimètres de hauteur qui délimitaient la forme des baraquements à l’infini. Désolation, sur fond de barbelés et de miradors. De même ici, nous sommes dans un espace mémorial. Du reste le mur de boîtes de biscuits rouillées alignées à l’entrée y renvoie avec évidence. De simples boîtes, mais on sait comment chez Boltanski celles-ci se remplissent d’objets personnels, de lettres, de photos, d’objets intimes et ce sont quelquefois tout ce qui reste de vies perdues. Pour donner encore plus de force à cette « installation », il y a ce bruit sourd, en deux temps, ces battements de cœur amplifiés (ce chœur des absents) qui résonnent dans la nef comme souvenir sans doute des vies enfuies, de corps qui n’ont laissé derrière eux que ces amas de vêtements, manteaux surtout allongés à même le sol comme métaphore de la mort. Il me revient en mémoire ce dialogue de Socrate dans le Phédon où l’on discute de la durée du vêtement par rapport à celle du corps après la mort. Le vêtement porte la mémoire des corps, des vies, des gens, comme a su si bien le montrer Tadeusz Kantor au Théâtre et dans ses tableaux. Et il y a là à l’évidence, une théâtralité bien réelle : installation en forme de décor, bruits, sons, lumières blafardes des néons et mouvement, celui d’un bras de grue immense qui puise dans un tas de 200 000 vêtements comme la grue du camp de Treblinka qui creusait pour enfouir les corps. Boltanski parle d’elle comme de la « mâchoire de Dieu » qui plonge dans le tas, en extrait une certaine quantité de vêtements ( de corps) s’élève et les lâche afin qu’il retombent aspirés par le vide. Immédiatement, l’image qui s’impose est celle de la chapelle Sixtine, ce jugement dernier peint par Michel Ange où l’on voit les corps dévisser, aspirés vers le vide, perdus. Image ici encore de peinture et de théâtre. Et c’est aussi l’enfer de Dante dont la référence s’impose. Ce tas, immense, une dizaine de mètres sans doute, peut-être davantage est là, comme un immense reliquaire, mais il n’est pas interdit de voir aussi les couleurs agencées de tous ces vêtements et la danse des silhouettes ainsi en lévitation fonctionner comme un jeu d’enfant. Car il y a comme toujours chez l’artiste, cette enfance effrayée et joueuse qui se rit de la mort, qui survit comme un fond de mémoire. Ce tas se nomme : personnes. Le titre se suffit à lui-même. On déambule dans cet espace, ce jour là assez vide, comme en ces lieux de désolation et de souvenir, perdu dans ses propres pensées, rendu à soi-même, continuant l’œuvre par ses propres méditations et en sortant on se dit qu’on a bien fait de venir, qu’on a vu une oeuvre d’art qui ajoute à ce que l’on savait, qu’on avait déjà vu de Boltanski mais qui, par sa monumentalité reste malgré tout, stupéfiante. L’expérience artistique, l’a-t-on assez dit, est toujours de rencontre avec l’œuvre et celle-ci reste irremplaçable quel que soit le savoir qu’on en ait par ailleurs.