DISTRIBUTION DES PRIX

Jadis, à l’époque héroïque de l’école républicaine, je veux dire avant 1968, la fin de l’année se terminait par la distribution des prix, cérémonie un peu désuète où les bons élèves étaient distingués et repartaient sous les compliments avec des livres et des parchemins à ruban rouge. « Soixante-huit » étant passé par là, l’égalité de tous, ou plutôt l’égalitarisme, ayant conduit à supprimer classements, évaluations et donc récompenses, cette cérémonie a été remisée au placard des souvenirs.

Et voici qu’elle ressurgit, autrement, et d’une manière bien plus médiatique, sur nos étranges lucarnes comme un journal satirique appelait jadis la Télévision. Je veux désigner par là les désormais célèbres cérémonies des Oscar, César et autre Molières ! Avez-vous remarqué comment les professions, celles du spectacle notamment, tiennent à ce jugement public des pairs qui désigne les meilleurs d’entre eux à l’attention publique. Or quand on assiste à ces émissions, outre qu’on y retrouve des visages connus ou à connaître, on conviendra que les platitudes qui y sont en général débitées ne vaudraient pas une seconde d’intérêt : « et je remercie, maman, mon papa, mon producteur, mon metteur en scène et sniff…sniff…dans mon mouchoir, je ne m’y attendais pas, mais j’ai tout de même préparé un petit mot, et re-sniff… », cependant que le présentateur amuseur pense au gag suivant qui va ramener la même prestation faussement modeste. C’est là un rituel connu qui ne nous délivre qu’une information : quels sont les films, les pièces de théâtre, les acteurs, les musiciens que leur milieu et leurs pairs considèrent comme les meilleurs du moment et au passage, quels sont ceux que l’industrie culturelle décide de promotionner. Notons aussi la contradiction qui nous fait trouver naturel dans un domaine, le spectacle, ce que nous réprouvons dans d’autres, le jugement d’évaluation. C’est qu’au fond, tous les secteurs, toutes les professions ont le désir, le goût, parfois le souci de l’évaluation qui est l’autre face de l‘émulation, voyez le monde sportif. Il est devenu indissociable des compétitions de haut niveau qui tirent les performances vers le haut : Jeux Olympiques, coupes du monde, coupes d’Europe, Grands prix en tous domaines et cérémonies de remise des prix, podiums à double hauteur, médailles, hymnes, récompenses. Tout cela concourt évidemment à la promotion du sport, comme du spectacle. C’est parce que je veux devenir comme ceux qu’on me présente sous les « sunlights » : champion, acteur, actrice, chanteur, musicien, comédien, artiste, que le mécanisme de la mise en valeur médiatique prend tout son sens et qu’un public se presse devant les récepteurs pour apprendre quelque chose qu’il oubliera très vite ensuite, mais c’est ainsi. Même les savants et les grands chercheurs ont leur distribution des prix, les Nobel par exemple, les écrivains ont eux leurs prix littéraires et les paysans leur salon de l’agriculture où l’on présente les plus beaux produits et les plus beaux bestiaux avec leur propriétaire ou leur éleveur, comme les constructeurs automobiles ont leur salon de l’auto. Tous donc, toutes les professions ou presque, ont leur système de reconnaissance, tous, sauf les enseignants et les enseignés ! Drôle non ? Il est vrai qu’un certain Bourdieu natif de Denguin, et donc notre concitoyen (n’en disons pas de mal) a tant expliqué que l’école était le moule de la reproduction sociale et de l’injustice, que tout ce qui concourait à sanctifier son mode de sélection devait en être banni. L’ennui, c’est que la reproduction est toujours à l’œuvre mais qu’on a désormais honte d’en valoriser le modèle et il est vrai que sans modèle, l’émulation a bien du mal à enclencher ses effets. Alors demain, ne faudra-t-il pas revenir là-dessus et considérer que transmettre le patrimoine culturel (fût-il représenté par des classes cultivées) à des enfants méritants et le sanctionner par quelque témoignage éclatant de réussite a autant de valeur que de modifier les quotas d’entrée aux grandes écoles en donnant l’impression qu’il existe une grande et une petite porte pour y entrer, ce qui est tout aussi discriminant. On se dit alors : Allons, démocrates, encore un petit effort pour devenir Républicains comme nos aïeux et n’ayant plus honte de leurs cérémonies, donnons du prix (des prix) à l’instruction publique !