CULTURE:BILAN À MI PARCOURS

On s’en souvient peut-être, au lendemain de l’élection présidentielle, les différents ministres reçurent leur lettre de mission pour la législature. Mme Albanel, alors ministre de la culture reçut aussi la sienne.

Cette lettre assez mal vécue par les professions culturelles qui s’offusquaient qu’on ait à leur demander des comptes comportait un certain nombre d’affirmations comme celle d’un « échec de la démocratisation culturelle » attesté par ailleurs par les travaux convergents de nombre de sociologues et en appelait à un nouveau souffle. Pour cela, elle désignait en gros trois chantiers prioritaires et en détail nombre de mesures sur lesquelles nous ne nous attarderons pas. Premier chantier : Faire en sorte que la révolution du numérique ne ravage pas les industries culturelles audiovisuelles et propose un plan de sauvetage de l’industrie musicale en particulier. Deuxième chantier : la relance dynamique de la diffusion et de la création en faisant de l’éducation artistique et culturelle à l’école, une priorité. Troisième chantier : La relance de l’action extérieure de la France et la promotion de ses artistes à l’étranger. Sur ces trois domaines, seul le premier a fait l’objet d’avancées notables malgré une opposition forte qui en a ralenti le cours, cela a abouti à la loi contre le piratage audiovisuel (loi Hadopi) qui commence à peine à être mise en œuvre, la suppression de la publicité sur les chaînes publiques, une plus grande ouverture à la culture sur les mêmes chaînes ainsi qu’à la radio, même si cela passe aussi par l’autorité des programmes qui ne se décide pas rue de Valois. En outre, le Ministère de la culture a soutenu le CNC pour la numérisation des salles de cinéma et suit de près la question de la numérisation du livre confrontée aux offres des grands opérateurs étrangers. On peut donc à bon droit soutenir que sur ce chapitre, les recommandations ont été suivies et les mesures engagées. Il en va autrement de la diffusion et de l’aide à la création, en particulier à propos de la culture à l’école, car si tout le monde convient que c’est là que s’acquièrent les apprentissages fondamentaux et le goût pour l’art et la culture, du moins lorsqu’on ne dispose pas de milieux familiaux qui y prédisposent, on a toujours beaucoup de mal à passer aux actes. Ce ministère a connu ce qu’ont connu ses prédécesseurs, beaucoup de déclarations, de signatures de ministres et puis tout cela sombre immanquablement dans l’impuissance du manque de moyens, succombe à l’énormité de la tâche, à la lourdeur de l’éducation nationale qui a ses propres priorités, bref à l’impuissance chronique du système éducatif français dont on voit, lorsqu’on le compare à d’autres, qu’il pourrait être le meilleur du monde, mais qu’il est loin de l’être pour le dire par euphémisme. On rappelle alors la dernière tentative pour régler cette question, le fameux Plan Lang-Tasca pour l’école qui avait l’avantage d’être systématique mais qui était, il faut bien le dire, un peu fourre-tout. Bref, malgré quelques timides tentatives, un enseignement de l’histoire de l’art à tous à peine esquissé et l’encouragement à des pratiques culturelles, on est loin du compte et l’on ne voit guère d’indications qui donneraient à penser qu’on s’oriente vers une reprise de ce chantier sur la fin du mandat. L’autre volet qui concernait la création et la diffusion artistiques dans le domaine du spectacle vivant demandait lui aussi à être réformé : lourdeur des procédures, encombrement des priorités, confusion des finalités, dispersion des moyens, paralysie du système de rémunération de l’emploi culturel avec un mécanisme d’intermittence au bord de l’explosion depuis vingt ans, il y avait là matière à réforme. La profession consciente du problème réclamait à l’instar d’autres secteurs sociaux, un Grenelle de la culture (formule expéditive pour désigner un face à face État-Syndicats avec arbitrage). On lui concéda des « Entretiens » dits « de Valois » du nom de l’endroit où ils se tiendraient pour faire un état des lieux. Ceux-ci commencèrent donc sous la forme d’un malentendu, une profession où les employeurs et les employés faisaient cause commune pour « demander à l’État » des mesures, soit une loi d’orientation qui garantirait soit une progression des crédits soit au pire une « sanctuarisation » du budget de la culture, obtenue sous le ministère précédent, l’État, concédant « un état des lieux » afin de tenter d’aligner ce qu’exigeait la nouvelle Révision générale des Politiques publiques qui avait simplifié et réduit les directions du ministère (qui en avait compté jusqu’à une vingtaine) à quatre dont trois opérationnelles: Les Patrimoines, La création artistique (regroupant tous les secteurs) et les medias et Industries culturelles). Le malentendu était dès lors posé et les « entretiens de Valois », loin d’aboutir à un consensus État-Professions de la culture permirent de mesurer le fossé technique et…politique qui séparait les interlocuteurs, d’autant que les Régions associées en cours de route étaient venues se mettre partie au débat. L’impasse était réelle, on en sortit comme toujours par des formules. Là-dessus Mme Albanel lâcha la main au premier remaniement et transmit la patate chaude à son successeur qui est, comme on sait, d’une grande capacité d’écoute. On peut, sans être grand clerc, supposer que cette grande réforme du spectacle vivant destinée à redynamiser la création et la diffusion en France, attendra encore. Le troisième chantier visait à transformer en profondeur l’action culturelle de la France à l’étranger dont on sent bien depuis longtemps et après bien des rapports parlementaires notamment qu’elle est moins efficace que celle de nos voisins européens malgré un nombre d’établissements plus grand que d’autres à l’international. La difficulté ici vient du fait que toute réforme en ce domaine doit passer par le Ministère des Affaires étrangères qui en a la tutelle depuis que Michel Debré, premier Ministre en avait refusé la responsabilité à André Malraux. Ce domaine est depuis, jalousement gardé par les diplomates du Quai d’Orsay. Or l’efficacité passerait par un détachement de cette fonction de l’administration classique du Quai pour lui donner un statut d’institut comme le « Goethe Institut » ou le « British Council » par exemple. Déjà, timidement l’ancienne Association française de l’action artistique bras exécutif de l’action culturelle extérieure s’était transformée en Cultures France et l’on s’orientait vers un Institut de France ou Institut Victor Hugo avec une indépendance et des moyens autonomes. Las, quelques déclarations du Ministre des Affaires étrangères plus tard, on apprit que cela était impossible et l’on retourna à notre impuissance coutumière renvoyant à plus tard des buts et des moyens que tout le monde, par ailleurs appelait de ses vœux.

Quel jugement porter donc à mi-parcours ? D’abord ceci, la lettre de mission a bien été oubliée, la lourdeur administrative et les embarras de la politique culturelle sont toujours là, les professionnels, passablement découragés et inquiets. On les voit aujourd’hui se mobiliser non point pour que l’État les soutienne, mais pour que les collectivités publiques (qui financent les deux tiers de la culture en France) ne perdent pas la clause de compétence générale et puissent continuer à le faire. On a sans doute perdu l’occasion de réformer dans les premières années, mais, à la décharge des intéressés, tout nous montre qu’en France on a à ce sujet une capacité d’inertie assez remarquable pour rendre impossible ce qu’on appelle de ses vœux par ailleurs. Espérons que les fruits de la disposition Hadopi soient ceux qui sont attendus sur le plan de la défense du droit d’auteur et des artistes sinon, le bilan risque d’être bien maigre à l’arrivée. Notons qu’il sera toujours temps alors de faire de nouvelles promesses et de nouveaux projets !