L'INFORMATION BROUILLÉE

L’été est pour la presse en général, une période où, l’activité ordinaire s’étant réduite, le fait-divers et l’anecdote tendent à prendre un peu plus de place que d’ordinaire et où, avant saison, les marronniers refleurissent : la santé, la forme etc.…

(pour ceux qui ne le sauraient pas, on désigne par marronnier en langage journalistique, un article d’information qui revient régulièrement en période creuse, un bouche-trou en somme). Et pourtant, l’été 2010 ne vit guère baisser l’intensité des « affaires et faits divers » dont la chronique Bettencourt fournissait la matière. En coulisse, il est vrai, on s’activait à déminer le prévisible procès des emplois fictifs de la ville de Paris où l’ancien président de la République était mêlé. On apprendrait à la fin de l’été qu’une transaction aurait lieu qui viderait le contentieux de son contenu et peut-être le procès de son objet. C’est pourtant ce sujet, qu’un grand quotidien du soir (comme on dit par euphémisme) choisit de traiter en août sous une forme particulière : le reportage fiction ou le vrai-faux procès du Président Chirac, relaté durant trois semaines sur une pleine page du journal chaque jour. La chose est intéressante en soi, car voilà donc que l’opinion est saisie d’une affaire dont elle va suivre le déroulement à protagonistes nommément désignés, « comme si c’était vrai », enfin avec une bonne dose de vraisemblance, appuyée sur de vrais portraits, sur la description de relations politiques connues et sur des faits déjà évoqués, de telle sorte que la ressemblance avec un vrai procès est totale. On n’est pas dans une fiction romanesque, on est dans une forme de reportage qui pourrait s’avérer tel, au cas où le procès en question aurait effectivement lieu. Mais en même temps, si cette relation de faits imaginés se déroule avec logique et vraisemblance et si elle se nourrit d’une connaissance fine du dossier et des hommes qu’il implique, elle porte aussi un jugement sur l’affaire qui sans être juridique en est à tout le moins, moral, sinon idéologique. En somme, le journal comme instance politique morale ou idéologique fait un procès, instruit un procès qui s’il n’aboutit pas à une condamnation y conduit par les voies de la logique et de la déduction. Tout se passe comme si, des journalistes estimant qu’ils pourraient être frustrés de l’instruction ou du suivi d’une affaire, s’en arrangeaient de telle manière qu’ils en faisaient à l’avance le compte rendu tels qu’ils avaient envie de le faire de toute façon. Une telle conception ou évolution du journalisme ne peut manquer d’interpeller. Chacun voit bien que la dimension morale et politique de cette façon de faire n’est pas neutre et que demain ce procédé peut être appliqué à n’importe qui et n’importe quoi. On peut, cela dit, admirer la finesse et le brio de ceux (de celles en fait) qui ont écrit ces pages mais on peut aussi rester vigilant sur la vertu de ces donneurs de leçons de vertu. Et si c’était tout simplement une forme de manipulation d’opinion ? Si l’on faisait, comme si la vérité avait moins d’importance que l’interprétation que l’on en donne, si le vraisemblable venait remplacer la vérité, si le « storytelling » des docufictions télévisées avait en fait déjà transformé le journalisme, on ne serait pas loin de l’intox qui en d’autres temps et d’autres régimes s’appelait propagande. Et que dire de l’influence de tels écrits pour un journal à diffusion internationale ? Vous me direz sans doute que le lecteur du Monde est quelqu’un d’averti et que tout cela est déjà bien connu. Des observateurs et des professionnels sans doute, mais du lecteur occasionnel ou de celui qui reçoit son journal à l’autre bout du monde ? On sait aussi que l’Internet diffuse de plus en plus de vraies-fausses interview destinées à nuire à tel ou tel dirigeant politique avec parfois des emballements médiatiques ou des émeutes populaires entretenues par des régimes moins recommandables que nos démocraties. Alors, Le Monde, puisqu’il s’agit de lui, a-t-il déjà pris le tournant de l’Info-Internet et ses journalistes considérés comme la crème du métier sont-ils déjà assignés au rôle de manipulateurs de l’opinion ? Ou bien encore, voyons-nous le mal là où il ne faudrait saluer que le talent ? Admettons tout de même que l’interrogation est légitime même si cette façon de faire ne semble plus gêner personne !