EXPOSITION MONET AU GRAND PALAIS

EXPO MONET

Enfin un peu de beauté. Monet, Nom de Dieu, quel peintre ! On a beau connaître nombre de ses tableaux, leur rencontre reste encore époustouflante, la couleur, la couleur et la lumière, quelle conquête.

. Que ce soit dans le petit format (et la plupart des toiles sont en petit format, mais le monde y rentre), ou que ce soit dans le grand,( les nymphéas), la maîtrise semble issue du tâtonnement qui ouvre une porte dans le brouillard ou l’obscurité par où soudain jaillit la lumière. Mais quel coup de pinceau ! La touche colorée est posée là et pas ailleurs, là où elle fait sens, qu’elle soit fleur, soleil, ou même oiseau dans la neige, elle oriente le regard et structure le tableau. Qu’on l’enlève et Monet n’est plus là. Ainsi dans « Port du Havre » trois points rouges dans le bleu de la nuit sur trois plans différents articulent le tableau. C’est un tableau de nuit, mais il vibre comme le tableau aux coquelicots. Ainsi le tableau « La Pie, effets de neige », ce seul point noir et blanc sur fond blanc, avec l’ombre colorée du soleil sur la neige et l’ombre bleue de la pie au premier plan, est d’une beauté incroyable. Enfin les coquelicots, pourquoi ce tableau me touche tant. Je me souviens très bien, c’est sans doute le premier tableau que j’ai contemplé en reproduction. Il était, je crois dans la salle d’étude de mon collège et je l’aimais sans savoir pourquoi. Maintenant que je l’examine, je vois que c’est l’été, la campagne, les blés verts et les coquelicots certes, mais surtout, une femme et un enfant au premier plan, une deuxième femme toujours avec un enfant (la même en un temps différent ?) au second plan et une maison au fond derrière les arbres. Je comprends soudain ce qui me touchait, moi qu’on avait mis à l’internat c’est-à-dire dans l’ennui et la solitude, c’était ma campagne, mes champs d’enfance, ma mère, ma maison, tout cela qui se condensait dans ce tableau, que je ne savais pas lire encore mais qui me tendait le miroir de mon chagrin et de ma nostalgie. Tout d’un coup, cela devient lumineux pour moi, c’est une image de bonheur, c’est la peinture comme image du bonheur. Je reste songeur devant la toile, chacun à ses histoires personnelles avec la peinture ou l’art n’est-ce pas ? Par contre, je ne connaissais pas les toiles de la gare St-Lazare, éblouissantes de lumière, comme la nature, mais une lumière industrielle, filtrée et magnifiée par la fumée, presque un effet de théâtre d’aujourd’hui. Soudain, tout est palpable, tout est matière et lumière c’est magnifique. De même la rue Montorgueil avec sa folie de drapeaux tricolores qui enchante la rue bien avant que Dufy ne refasse la même chose, quelle vibration colorée, quelle force chromatique ! Enfin, il y a ces silhouettes de femmes dans les jardins ou dans les champs, silhouettes de femmes d’un autre temps avec crinolines et ombrelles, silhouettes délicieuses se détachant sur fond de ciel ou de fleurs, rarement de face, toujours de profil, ou de dos, avec des visages que la gaze protège parfois, elles sont a-demi irrélles, elles sont parfaites. Lorsque Monet les peint au jardin ou dans le déjeuner sur l’herbe, c’est davantage les robes que les visages qui l’intéressent et le jeu des ombres et de la lumière sur la soie ou le taffetas. Les personnages semblent de fait, des spectateurs, eux aussi participent du paysage, ils le complètent mais n’y sont pas l’essentiel, la psychologie ici laisse la place à la botanique, les femmes sont des fleurs d’une autre espèce en somme et les hommes des bourdons. La taille de ces toiles impressionne, c’est le mot, du reste Monet ne finira pas cette toile à temps pour le salon et elle reste ainsi une merveille et une énigme. Ensuite, quand il quitte la manche ou la Normandie, Monet en est tout chamboulé, le midi l’éblouit par trop de lumière et trop de couleur, il faut voir comme il peint des paysages écrasés de soleil, des arbres presque blancs comme s’il neigeait de la lumière et quand il va vers l’atlantique, à Belle-île-en-mer par exemple, sa touche devient dramatique et tourmentée comme lorsqu’il peint à Ètretat la mer démontée. C’est un peintre sensible, un peintre de la nuance et du demi-ton qui ouvrent à ses symphonies d’harmonies colorées, la Normandie lui convient mieux avec ses demi-tons.. Le peintre de la maturité qui décline ses meules émeut moins mais convainc et l’on voit sa démarche moderne qui le conduit aux séries bien avant tout le monde, les portails de la cathédrale de Rouen en sont la démonstration, mais on sait tellement cela que ça surprend moins. Du reste l’accrochage ici est devenu contraint et un peu « pédago », on met en regard des toiles de Lichenstein, mais c’est du hors texte et ça ne va pas au bout de la démonstration, en fait cela gâche la magie de la visite. Les nymphéas, qui ne sont par la force des choses que quelques toiles, puisque l'essentiel est à l'Orangerie, ne permettent pas de conclure l’exposition par un feu d’artifice, c’est dommage. En revanche le passage de Monet à Venise émeut, on voit bien qu’il se confronte à Guardi, à Canaletto ou à Turner, mais radicalement, par des cadrages fous, une absence totale de pittoresque, il va au cœur à la rencontre du motif comme un byzantin dans la mosaïque, c’est très beau. Avant de sortir, je regarde encore un de ces tableaux des nymphéas alors que sa cécité menace et je vois les peintres qui suivent, Riopelle, les abstraits, Cobra, les nordiques et dire qu’on l’avait laissé de côté à cette époque de l’art abstrait, on n’avait pas bien compris. Quel peintre tout de même !