VÉNÉRATION/PROFANATION

En ces temps de Toussaint, une information ne passe pas inaperçue ; il y aurait en France environ une profanation de cimetière tous les deux ou trois jours,

certaines mineures relevant du simple vandalisme ou du vol crapuleux dans le but de commercialiser des objets ou des matériaux funéraires, d’autres carrément profanatoires visant des groupes ou des communautés identifiées. Rappelez-vous, le phénomène commençait à se répandre dans les années quatre-vingt lorsque éclata l’affaire de la profanation du cimetière de Carpentras qui émut la France entière. On avait profané des tombes juives au cimetière de Carpentras. On accusa alors le Front national qui se défendit et bien des mois après on tomba sur quelques jeunes nervis dont l’un deux au moins fréquentait ce parti, mais cela n’en faisait pas pour autant une action partisane. Ce faisant, on touchait du doigt autre chose, bien plus que des actions politiques ciblées et cohérentes en leur ignominie, ces actes étaient en général le fait de cervelles faibles, de jeunes gens désoeuvrés et de tous milieux, politisés parfois, mais pas toujours, assimilant maladroitement des comportements de sociétés secrètes ou de sectes gothiques, manifestant plus simplement un goût du vandalisme et le désir malgré tout d’atteindre l’objet de détestations communautaires, les Juifs, une fois, les musulmans une autre fois, les chrétiens, à chacun son tour ! Que de tels actes puissent, malgré tout, être commis de nos jours, en dit long sur l’état de notre société. Certes, il s’agit de petits groupes, parfois d’adolescents, souvent incultes et désoeuvrés, mais malgré tout, que le sens du sacré lié à la mort ne retienne pas leur bras est une chose qui donne à réfléchir. Dans un film de fiction récent sur l’homme de Neandertal, on montrait que ce qui faisait que l’homme pouvait être dit homme, c’était qu’à la différence des animaux, il enterrait ses morts. Et de fait, dans toutes les civilisations, des plus brillantes comme l’Egypte ou la Chine jusqu’aux plus modestes tribus de la Nouvelle-Guinée ou de la Sibérie, sans parler de l’époque préhistorique, on a toujours inhumé, brûlé, exposé, célébré, sanctifié la mort. À cet acte fondateur, qui fait qu’un homme est humain s’est ajouté le sens du respect et le sens de la loi divine, une loi au-dessus des lois comme aurait dit Antigone à qui l’on défendait d’enterrer le corps de son frère. Il y a là, un interdit majeur, comme l’interdit de l’inceste, qui fonde toute communauté humaine en dignité. Que l’on puisse toucher à cet interdit pour des motifs toujours misérables, que l’on puisse troubler le repos des morts est plus qu’un crime ordinaire, c’est un crime contre l’humanité de l’homme. Qu’il se répande sous la rubrique des faits-divers sans susciter plus d’indignation que cela, qu’il soit comme une école que l’on brûle, un otage que l’on assassine, un crime à peine un peu plus grave, indique tout simplement que nous retournons doucement vers la barbarie. Oh certes, nous avons connu des moments de barbarie de cette sorte dans notre Histoire, qu’on se souvienne des églises profanées et des cimetières éventrés pendant la période de la grande terreur révolutionnaire ! Chateaubriand passant à St Denis dix ans après le saccage de la nécropole des Rois de France a décrit l’impression de fin de civilisation que lui laissa cette basilique éventrée et dévastée. Au passage, sait-on que si l’on n’a plus les restes d’Henri IV, c’est que son tombeau fut ouvert à cette occasion, son cadavre profané pendant plusieurs jours et finalement jeté dans la chaux vive en compagnie de celui de Louis XIII pour y être consumé devant la basilique St Denis. On croyait l’époque révolue, il faut croire qu’il n’en est rien et que la fureur des imbéciles est toujours à l’œuvre dans ses instincts primitifs. Il me vient à penser que c’est sans doute l’une des conséquences du fait que nous vivions en paix depuis plus de deux générations. Pour nombre de nos aînés, en effet, les monuments aux morts voulaient encore dire quelque chose, on les fleurissait et l’on y conduisait les enfants des écoles auxquels on indiquait le sens de ces mots : « Morts pour la France ». Depuis, on a fait litière des guerres et des morts qui seraient morts pour de mauvaises causes, on a balayé la mémoire et l’histoire. Voilà qu’elle nous revient comme un mauvais vent qui souffle de temps à autre sur les cimetières. Émettons le vœu en cette période de Toussaint que le respect des morts revienne aux vivants et qu’ils sachent l’enseigner et le transmettre avant qu’il ne soit trop tard.

M.B