HOUELLEBECQ ABAT SA CARTE

Enfin, diront certains, enfin Michel Houellebecq, considéré comme l’un des meilleurs écrivains français a obtenu le meilleur des prix littéraires français, le Goncourt.

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes médiatiques possible et au passage, la détestation dont faisait jusqu’à présent l’objet cet écrivain, s’est changée en approbation. De quoi est-il question dans son dernier roman ? D’art contemporain entre autres choses, d’art contemporain comme fil conducteur d’une satire sociale, de crime, de relation père-fils et de la transformation de la France en immense parc touristique et d’un certain nombre de situations et de personnages mis en abîme selon des strates de composition subtiles. Dire que c’est un grand roman est une évidence, sous l’apparence, comme toujours, d’une terrible banalité de thèmes, de style et de ton. On imagine aisément que ce jugement puisse être contesté, mais dans mon esprit, il n’infirme en rien les qualités du roman et du romancier, car si Houellebecq nous intéresse c’est précisément en ce qu’il pointe le banal dans le réel et fait de la condition humaine un itinéraire quasiment désespéré. Dans « La carte et le territoire » il nous présente un peintre qui a le coup de génie de traduire la notion moderne de paysage par la production de photographies de cartes de type Michelin, qui a le coup de chance de rencontrer une jeune femme qui va se servir de lui pour la promotion de la marque, puis de décoller avec une série consacrée aux métiers et d’atteindre le moment où chaque œuvre se vendra un million de dollars ou plus. Cette histoire édifiante ou navrante comme on voudra traverse la société française, ses artistes, ses hommes politiques, ses vedettes de télévision dont certains sont épinglés au passage, elle enrôle même son auteur Michel Houellebecq devenu préfacier de son personnage principal dans un jeu de miroirs assez troublant. Bref c’est habile, réussi, écrit sur le mode dépressif familier à l’auteur et cela nous renvoie une image de nous-mêmes et de la France désindustrialisée et transformée en parc touristique végétal. Voilà pour l’histoire. On s’intéressera cependant à son personnage d’artiste contemporain. Voilà un homme qui a trouvé un "truc", la photo de cartes routières en lieu et place de paysages,- tiens au passage, Depardon lui, fait l’inverse,- et qui va trouver le moyen médiatique de se faire repérer et de devenir un artiste jouant à un jeu à un million de Dollars minimum, le tableau. Fiction me direz-vous ? Eh bien non, et c’est là justement que Houellebecq tape fort. Il y a en effet aujourd’hui, dans le monde (anglo-saxon de préférence) des artistes à un million de dollars minimum l’œuvre et c’est cela qui est saisissant. Que ces œuvres aient une valeur artistique au sens habituel du terme, on n’en disputera pas, qu’elles aient une valeur spéculative de placement, c’est cela qui est en effet nouveau et que cela marche jusqu’au délire, c’est cela qui est romanesque. Houellebecq pointe là cet aspect jugé si déplaisant par certains où l'art est aussi sinon surtout un enjeu financier, où l'art est en quelque sorte le condensé métaphorique du capitalisme spéculatif. Le plus fort, est que l'édition fait de même, à ceci près qu'un artiste, une fois lancé reste en général à ce niveau de côte, ce qui n'est pas la même chose pour un écrivain, en principe.Alors, le Goncourt, un livre à un million d’euros ? bien plus que cela !