LE GOUT DU POTAGE

Il n’aura échappé à personne que la gastronomie Française vient d’être classée dans la liste du Patrimoine immatériel de l’UNESCO.

Cette liste est en soi étonnante et relève d’un inventaire à la Prévert puisqu’on y trouve aussi bien, la gastronomie que le tango argentin, bientôt le Flamenco, la tapisserie d’Aubusson, la fauconnerie, le tissage des tapis d’Iran, l’imprimerie à l’aide d’idéogrammes en bois, le cloisonnage des jonques ou le chant des montagnes croates. Ainsi donc, chants, danses, rituels, savoir-faire, manières de table issus de près de cent pays sont déjà répertoriés et la liste risque de s’allonger encore. Ce classement répond à deux principes, le classement d’urgence de ce qui est en danger de disparition qui ainsi se voit préservé et protégé et le classement de ce qui est représentatif de la culture des peuples. Ce classement vient redoubler celui, déjà mieux connu, des édifices remarquables du patrimoine matériel. L’UNESCO en répertorie près de mille dans le monde, la France en a fait inscrire trente-cinq à ce jour. Et bien entendu, ce n’est pas fini, cela ne fait même que commencer. Si l’on veut bien se projeter dans l’avenir on ne peut qu’être saisi par le vertige de la liste qui ne fonctionne comme telle, que si elle est infinie. Un esprit subtil et facétieux comme celui d’Umberto Eco, a évidemment pointé ce vertige dans un ouvrage et une exposition remarquables dans lesquels il observe qu’il y a liste de tout, des courses à faire, des livres à lire, des musées à visiter, et même des femmes à aimer comme le fait le brave Leporello qui compte les conquêtes de Don Juan (In Espagna mille tre) soit en fait 2065 si l’on compte bien avec lui. Malgré tout, ces listes sont finies, que ce soient le nombre des femmes, des livres ou des musées, il y a bien un moment où ça s’arrête. Or le propre de la liste dit Eco, c’est qu’elle se clôt sur le fameux et coetera, c’est-à-dire sur l’infini, autant dire qu’elle n’a pas de fin. Et c’est ce vertige qui prend devant la nomenclature de l’UNESCO, on comprend bien que ces classements sont utiles et représentatifs, mais on comprend aussi que tous voudront un jour ou l’autre y prétendre, les joueurs de pétanque comme les siffleurs de chiens, les collectionneurs de timbres comme les joueurs de mah jong et l’on se rendra compte alors que les cultures du monde ne sont que l’autre face de la mondialisation unifiante qui les dissout pour mieux les muséifier, car cela revient à ça en fin de compte. Depuis que la cuisine Française est classée, dès que nous nous mettons à table, nous devenons des consommateurs de culture, alors qu’hier encore nous étions seulement des gastronomes ! À se demander quel sera demain, le goût du potage ?