LES CHAISES D'IONESCO PAR LUC BONDY AU PARVIS

Vue sur la grande scène du Parvis, la pièce : « les Chaises » d’Ionesco surprend par le parti pris scénique.

Là où Ionesco voulait un espace exigu bientôt encombré par les chaises qui, supposant des gens qui ne viendront jamais, rendent l’espace invivable, nous avons un espace nu marqué par deux ou trois flaques d’eau dans lequel déambulent d’entrée de jeu deux « clowns métaphysiques » à la manière des personnages de Beckett. Car c’est là la première impression que l’on reçoit, nous sommes dans un univers Beckettien et non Ionescien si l’on peut dire. Mais pourquoi pas ? L’ennui cependant c’est que les perspectives et les finalités des deux grands dramaturges du théâtre de l’absurde des années cinquante ne sont pas les mêmes. Plus tragique et désespéré chez l’Irlandais, plus acide et farcesque chez le Roumain. Bondy fait le choix de la ressemblance et il inaugure la danse des petits pas dans les flaques où les deux vieux pataugent comme des enfants. On comprend qu’on a affaire à une interprétation de la pièce, du reste le respect des didascalies est ici devenu accessoire. Il est vrai que Ionesco ne les a pas figés dans le marbre comme Beckett. Fallait-il marquer l’époque aussi nettement par la diffusion d’une rengaine de Tino Rossi diffusée par un vieux poste à lampes ? le côté franchouillard par la baguette de pain en guise de bâton de maréchal des logis ? Pourquoi pas ! Fallait-il aussi organiser la mise à nu du vieillard afin d’exhiber la couche-culotte de l’énurésie humiliante afin de ne rien nous épargner d’une sociologie de la détresse physique des vieillards ? On se demande…Il reste que la première heure du spectacle est un peu pénible et assez répétitive alors même que le texte de Ionesco est étiré vers le vide et l’insignifiance. Puis tout bascule dans un admirable effet de mise en scène. Les néons clignotent annonçant les improbables invités et les chaises (au moins une quarantaine exigeait Ionesco) envahissent la scène, et quelles chaises ? de vrais objets « vintage » des années cinquante, de sorte que très vite on et en présence d’une « installation » plastique qui fait davantage penser à « café Müller » de Pina Bausch qu’à autre chose. Et que dire de l’apparition d’une scène de théâtre à rideau rouge, fauteuil club et micro de la RKO qui semble tout droit sortie d’un film de Lynch. Luc Bondy accumule les clins d’œil et les références, l’effet est saisissant, la précision chorégraphique remarquable et le talent des deux comédiens (Micha Lescot et Dominique Reymond) éblouissant. Heureusement d’ailleurs, car c’est sur eux que tout repose, sur leur danse de mort à petits pas et leurs borborygmes définitifs. La réserve est qu’on n’entend guère les mots qu’ils disent, leur langage se perd dans une mise en scène saturée d’intentions. On ne voit pas comment le sujet de Ionesco (dans cette pièce et dans son œuvre), le langage, s’autodétruit et se dessèche. Curieusement la mise en scène affaiblit le texte sur lequel ne repose plus la pièce, le symbole, la métaphore, sur-signifiants ne laissent plus le texte embarquer le sens jusqu’à la dernière embardée. C’est sans doute la curieuse impression que nous laisse un magnifique spectacle dont on se demande en fin de compte s’il n’a pas sacrifié la pièce à une mise en scène dans le genre contemporain que fait le théâtre actuel des grandes signatures.