CULTURE POUR CHACUN?

Tous les ministres de le culture de la V° ont eu en France la même préoccupation : « comment faire entendre leur petite musique derrière celle des deux grands qui ont marqué leur passage par les grandes orgues (Malraux) et l’orchestre symphonique (Lang) ». Tous se sont essayé à trouver la nuance qui les démarque et les situe vis à vis de l’un ou de l’autre, voire des deux.

Dans le cas de Frédéric Mitterrand, c’est dans le discours du 27 Octobre 1966 à L’assemblée nationale par Malraux qu’il ira trouver son bonheur. C’est là que Malraux déclara qu’il s’agissait de faire pour la culture ce que la III° République avait fait pour l’enseignement, que « chaque enfant de France puisse avoir droit aux tableaux, au théâtre, au cinéma, comme il a droit à l ‘alphabet » et pour qu’on ne le soupçonne pas de vouloir endoctriner il ajoutait qu’il y a deux façons de concevoir la culture : l’une soviétique, l’autre démocratique et précisant sa pensée ajoutait : « ce qui est clair, c’est qu’il y a la culture pour tous et la culture pour chacun…car si dans le premier cas il s’agit, aidant tout le monde de faire que tout le monde aille dans le même sens, dans l’autre, il s’agit que tous ceux qui veulent une chose à laquelle ils ont droit puissent l’obtenir. Je le dis clairement : nous tentons la culture pour chacun ». Au passage, on remarquera que lorsqu’on veut faire de Malraux le chantre de la culture pour tous, on commet un vrai contresens. Il pensait que l’on devait faciliter l’accès libre de tous vers la culture et pour cela qu’il fallait soutenir la diffusion (Maisons de la culture partout) et la création, sans laquelle ce qu’on diffuse ne vaut même pas la peine d’être diffusé. En reprenant cette thématique, l’actuel ministre ne pouvait évidemment ignorer l’état actuel du débat sur la culture en France où la question de la démocratisation culturelle alimente tous les désaccords. Les sociologues mesurent avec régularité « l’échec de la démocratisation de la culture à tous » et les professionnels arguent que les progrès accomplis depuis cinquante ans sont eux incontestables. Les deux ont raison, car même si on a multiplié les moyens de cette démocratisation on ne voit pas comment, sauf à vouloir une culture de propagande « à la chinoise des années Mao » on pourrait y parvenir. On a donc ici typiquement affaire à un faux débat, mais qui alimente avec régularité les gazettes. Partant de ce constat, deux conseillers du ministère de la culture (MM.Pfister et Lacloche) ont rédigé un rapport suivi d’un programme d’actions mis en œuvre depuis, qui propose de donner un contenu à cette notion de « culture pour chacun ». Partant du constat des résultats décevants des politiques de démocratisation, ils pointent dans « la culture officielle…le véritable obstacle à la démocratie culturelle », autrement dit, et ils l’écrivent : « l’obstacle principal c’est la culture elle-même, » au motif qu’elle est intimidante et « qu’elle dénie à d’autre groupes sociaux le droit de considérer leur propre culture comme légitime et digne de reconnaissance » (on avait déjà entendu ça à l’époque où l’on parlait de culture bourgeoise) et revoilà que se fait jour le fameux thème de la diversité dont on avait pu pressentir, il y a quelques années qu’il allait se substituer à celui de la démocratisation. En d’autres termes, puisqu’on ne parvient pas à étendre à tous une culture de référence (disons-le, la culture occidentale cultivée) alors, remplaçons-là par la diversité des cultures du monde et soyons désormais cet espace ouvert et tolérant des expressions plurielles. Qu’il faille pour passer à ce stade troquer la culture au sens artistique pour une culture au sens anthropologique ne doit pas effrayer car cela nous invite « à explorer les frontières du champ culturel, voire à prendre en compte une approche sociologique de la culture », de là découlent la reconnaissance des pratiques culturelles les plus diverses et la valorisation des actions du secteur associatif. On en finira donc avec cet « élitisme pour tous » prôné un moment comme le signe de ralliement de la culture et l’on redéfinira la culture comme « l’outil politique du lien social ». Qui a jamais pensé le contraire ? Mais c’est dans le « comment ? » que commence la difficulté car pour qu’il y ait culture « liante » si l’on veut, il faut bien autre chose que du social (il y a en effet mille façons de faire du lien social) il y faut de l’art. Et c’est là le grand mot absent de toute cette littérature, on ne voit pas que le contenu de la culture et ce qui fonde un vivre ensemble désirable, c’est l’art qui le formule : « et ce qui demeure, seuls les poètes le fondent » disait Hölderlin. À défaut de cela, comme aurait dit Malraux on aura peut-être essayé de faire quelque chose d’utile, mais on aura créé un malentendu essentiel, un de plus pourrait-on dire. On pourrait ainsi continuer à analyser ce rapport mais chacun aura compris l’essentiel, culture pour chacun se présente comme un tête à queue idéologique qui voulant le meilleur nous enfonce dans le pire. La conséquence pratique se trouve inscrite dans un ensemble de mesures administratives : nomination de conseillers référents en Drac pour cette « culture pour chacun », « modification des cahiers des charges des établissements culturels » et nomination « d’acteurs convaincus » dans chacune d’entre elles, conventions interministérielles avec les ministères de la justice, de la santé, de la ville, de la jeunesse et sports, de l’éducation nationale, de l’alimentation et de l’agriculture, de la commission handicap et nombre d’organismes para-publics, création d’un label « culture pour chacun », création d’une chaire de recherche et d’un prix en sociologie de démocratisation culturelle, Forums régionaux organisés par les Drac. Tout cela fera l’objet de plans prioritaires : valoridation des zones sensibles(quartiers), plan rural (pour les identités locales, le tourisme culturel et le haut débit) plans lecture, numérisation du patrimoine, plan numérique, productions participatives, développement de la culture en entreprise, 1% culturel dans les grandes opérations d’urbanisme, actions symboliques et j’en passe, c’est le grand branle bas, la mobilisation générale, on prévoit même la mobilisation du ministre et de ses directeurs. On observera que lorsqu’il faut faire des plans, jamais l’administration française n’est prise de court, son imagination et ses ressources sont infinies, le réel n’a qu’à bien se tenir et s’il ne se tient pas bien on coupe les subventions, car au fait on en a peu parlé jusque-là, mais c’est un préalable. Les rapporteurs nous en préviennent du reste : « les contraintes budgétaires et humaines exigent une vision pragmatique et réaliste » d’une part et de l’autre, il faut des actions rapidement opérationnelles (horizon 2010/2012) et d’autres à plus long terme (au delà de 2013). Pour ceux qui ont un peu de mémoire, cela rappelle furieusement l’état de la question tel qu’il était posé en France en 1981, à l’heure de la création de la Direction du développement culturel aux premières heures du ministère Lang ou l’on trouvait d’un côté le soutien à la création et aux opération phares du septennat et de l’autre le soutien à l’action sociale telle qu’elle avait été définie par le parti socialiste de l’époque. Tout s’y trouvait en effet, l’action dans les quartiers, le milieu rural, universitaire, carcéral, hospitalier, ouvrier, petite enfance, handicap et j’en passe à telle enseigne qu’on appelait ce programme à l’époque, le catalogue de la redoute. Il fallait répondre à toutes les demandes sociales, amener la culture partout, faire souffler le grand vent de l’histoire, mais ajoutons-le, à l’époque avec des financements nouveaux inscrits sur chacune de ces lignes. Qu’en est-il advenu ? Qui s’est soucié d’en évaluer les coûts et les résultats ? Ce serait pourtant bien utile à un moment où l’on a l’impression que l’on célèbre la réinvention de l’eau tiède ? Qu’importe, il faut mobiliser par la culture au-delà de ce milieu culturel sceptique et traîne-savatte qui se désole qu’on se prépare à troquer la création artistique pour les « pratiques de terrain » et ne voit dans les programmes que la nième opération de communication des pouvoirs en place. Tout de même, dire que la culture était la pire ennemie de la culture (de la démocratisation culturelle), cela on ne l’avait encore jamais entendu !