BLASPHÈME, ART ET RELIGION

On a appris récemment que le « jour des rameaux », un petit commando de militants catholiques avait fait irruption dans le musée de la collection Lambert en Avignon pour tenter d’y détruire deux œuvres de l’artiste américain Andrès Serrano jugées blasphématoires.

Le titre de l’une d’entre elles : « Piss Christ » représentant un crucifix, plongé dans un bain révélateur fait de sang et d’urine selon son auteur, fait image. Précisons tout de même que l’œuvre dont on parle est une photographie. Livrée ainsi, l’information donne la mesure de la violence faite aux icônes des croyants que l’on maltraite en tant qu’objet de culte, mais il faut voir plus loin et les réactions contrastées à cet événement, invitent à y réfléchir un peu plus avant. Il y a d’abord celle des défenseurs de l’art, pour lesquels la liberté de l’artiste doit être totale, quelle que soit la nature de ses propositions fussent-elles, offensantes. Il y a aussi la justification des responsables de l’exposition qui avancent que cette œuvre s’inscrit dans une longue tradition de mises en cause ou en tension du dogme religieux avec des audaces artistiques et de citer : « La dernière tentation du Christ », le film de Scorsese, ou encore le conférence radiophonique d’Artaud, « Pour en finir avec le jugement de Dieu », les œuvres controversées de la série « INRI » de Bettina Rheims, ou la « Nona Ora » de l’artiste Maurizio Cattelan qui présente le pape Jean-paul II écrasé par une météorite, ou même « la Vierge corrigeant l’enfant Jésus » de Max Ernst. On le voit, la liste serait longue de ces œuvres d’art qui se veulent critiques voire blasphématoires. Pour faire bonne mesure, les commissaires de l’exposition arguent encore que ce bain d’urine et de sang n’est autre que celui des humeurs du Christ dans son agonie et relèvent d’une tradition mystique que révérait le Moyen-âge. Bref, on peut expliquer l’œuvre, la légitimer peut-être, mais il reste que, pour un croyant, on est devant un pur blasphème. Imagine-t-on les conséquences de ce genre de geste si d’aventure il s’adressait à l’un des symboles de l’Islam ? On compterait déjà non point des agressions sur l’œuvre mais sans aucun doute des milliers de morts. C’est que l’on touche ici à la notion de sacré. Cette notion avait tendance à disparaître dans nos sociétés désacralisées. On observera pourtant qu’elle s’y réintroduit par le scandale ou le blasphème, car il ne peut y avoir de blasphème sans sentiment du sacré. Dès lors que tout est permis et tout est acceptable, ce type de provocation artistique devient sans intérêt. S’il agit comme révélateur social, réveillant le vieux fond sur lequel est établi le principe même du vivre ensemble, c’est bien que le sacré est une valeur de société voire de civilisation. Je retiendrais que c’est ce que nous apprend cet épisode. On dit que A.Serrano est lui-même croyant, en tout cas il se présente comme un artiste chrétien, ce qui pourrait être une indication et l’on se souviendra aussi que c’est sur l’accusation de blasphème que le Christ lui-même fut crucifié. Scandale artistique donc ou scandale religieux ? les deux sans doute, l’un révélant l’autre et montrant que l’art, qui hier était au service de la religion, l’est peut-être encore aujourd’hui mais sous sa forme inversée et scandaleuse. On se trouve là, d’une certaine façon, devant un questionnement contemporain du mystère de l’incarnation dont la forme symbolique, même surprenante, est à méditer. Avant donc de porter un jugement moral pour ou contre cet acte, on pourrait en saisir le prétexte pour réfléchir un peu à l’utilité de l’art dans la questionnement du sens des choses, c’est là au fond peut-être la vraie leçon à tirer de cet épisode.