CANNES 2011

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Lorsqu’il voulut rendre compte de la ville de Cannes dans son grand reportage sur la France en 2010, le photographe Raymond Depardon choisit un petit hôtel jaune situé entre la croisette et la voie rapide, en surplomb de petites ruelles malcommodes mais qui avec son air coquet, ses vérandas d’un autre âge avance à l’angle de deux rues comme le célèbre immeuble de Manhattan à figure de proue de la ville de New-york. Pourquoi ce petit hôtel meublé, du reste transformé en logements et pas « le Carlton », « Le Majestic », « Le Martinez », légendaires fleurons de l’hôtellerie cannoise ? PARCE QUE, évidemment ! Parce que l’identité de Cannes est sans doute davantage là, liée à ce tourisme de petites gens qui venaient aux bains de mer et côtoyaient certes les riches, mais comme une espèce à part avec leurs modes de vie à part, leurs lieux privés et leurs cercles clos. Cet hôtel, à sa manière, est dans l’esprit de tous ceux qui comme lui ont fleuri sur la côte au début du siècle dernier, avant les guerres mondiales et les congés payés qui par la suite y posèrent aussi leurs valises. On en perçoit encore le charme sur toute la côte bien que le chemin de fer et la route, puis l’autoroute ne les aient isolés, écartés du rivage, déclassés et qui restent là comme des photos anciennes punaisées sur les murs au fond des maisons de vacances en province. Depardon a vu ça et l’a fixé sur la pellicule. À sa façon, il a fait ce que fait le cinéma à Cannes chaque année. Alors même que la fête des télévisions et de l’industrie du cinéma bat son plein, que l’on se bouscule dans les cocktails, et les fêtes, que l’on se bat pour obtenir des places aux projections, pour fouler le bout de moquette rouge autour duquel s’agglutinent les photographes, que les palaces regorgent de paillettes et de champagne, dès que la lumière est éteinte dans les salles, le cinéma dit autre chose. Le cinéma des cinéastes il va sans dire. Le cinéma nous raconte lui, la misère humaine, les drames, l’inégalité qui humilie, la révolte qui gronde, les peuples qui se soulèvent, les gens qui aiment. Et tout se passe comme si, dans un miroir inversé, c’était le réel qui était sur l’écran et l’imaginaire dans la ville. Comme si, en fin de compte, les festivals n’avaient lieu que pour nous donner l’illusion que l’art est mieux que la vie, que la vie sans l’art serait invivable. À tout prendre, on se dit alors que s’il y avait une image qui soit proche de ce que dit le cinéma à Cannes, ce ne serait pas le glamour et les paillettes qui font tant pour la réputation de cette ville, mais cette image d’une pension de famille du siècle dernier, incommodée par le trafic mais dont les verrières de fer forgé et les carreaux de verre coloré semblent regretter le temps où la vie elle-même était du cinéma.