VENISE 54° BIENNALE

char-training.JPGsigalit_Landau.JPGLa fièvre qui s’empare de cette ville d’art au temps de la Biennale d’art est quelque chose d’étonnant, il faut dire que la concentration des professionnels de l’art ( plus de 4500 journalistes, plus de 20 000 accrédités) des milliers d’artistes, on a là un concentré assez rare de ce que l’art contemporain mobilise d’énergie et de talent.

Devant cette avalanche de propositions artistiques, 89 pays représentés, des installations partout, il est impossible de tout voir. On a alors le choix entre la promenade en curieux qui découvre et celle du critique qui cherche un peu le sens de tout cela au risque d’être un peu réducteur. Prenons néanmoins ce risque et disons que si la tonalité générale de ce qu’on a vu restait malgré tout assez grise, elle exprimait assez bien l’esprit du temps, de sorte que la plupart des installations, il vaut mieux parler ainsi que d’œuvres me semble-t-il, sont, au mieux des métaphores signifiantes, au pire des commentaires superficiels et d’opportunité. Les meilleurs artistes semblent aujourd’hui préoccupés par la volonté de parler du présent, de la guerre par exemple, des conflits, que des formes. Dans ce genre le meilleur m’a semblé se trouver chez l’isralélienne Sigalit Landau installant au pavillon Israélien un barrage d’eau sur un canal vénitien lequel dispersait ses canalisations en sous-sol comme le barrage sur le Jourdain et privant la terre des Palestiniens d’irrigation ou encore ces vidéos où l’on voit des enfants jouant sur une plage à créer et effacer des frontières ou ces chaussures nouées entre elles, et ainsi de suite, chaque proposition renvoyant avec talent au conflit qui habite cette terre. À côté de ce pavillon, les américains Allora er Guillermo Calzadilla ont exposé un tank renversé (comme par une mine ou une bombe dans le désert) dont les chenilles désormais inutiles actionnent un tapis de training sur lequel court un véritable athlète. L’outil de mort inversé contribuant au body-building des soldats, voilà une métaphore originale et inattendue de la guerre. Même observation pour le remarquable travail de Thomas Hirschhorn au pavillon Suisse saturé d’objets de consommation scotchés au sol, sur des cartons et recouverts de papier aluminium, ou encore l’autre suisse Urs Fischer avec ses hommes-bougie qui se consument sous nos yeux. Commentaire ironique encore avec Maurizio Cattelan qui a disposé plus de vingt mille pigeons empaillés sur les cimaises du pavillon international, ou ailleurs Éric Wurm rétrécissant jusqu’à l’absurde la maison de ses parents et évoquant la saturation de l’espace privé face à la demande de l’habitat individuel. Des dizaines d’œuvres sont ainsi proposées, plus talentueuses les unes que le autres, certaines soucieuses de question de forme, d’autres non mais qui sont à ranger malgré tout dans le registre de la sociologie tout autant que dans celui de l’art. Même observation pour le pavillon français où une petite idée est soutenue par une ingénierie colossale, pour finir, est-ce un autoportrait de Boltanski que ces bébés polonais dont les photos circulent sur une rotative jusqu’à ce que le hasard leur donne la chance de naître ? l’œuvre s’appelle « chance », on a compris. D’autres œuvres néanmoins, qui empruntent malgré tout la forme de l’installation elles aussi, -que faire d’autre dans cet écrin vénitien ?- semblent davantage tournées vers les questions purement artistiques, mais, est-ce un effet du coup de force de la commissaire suisse Bice Curiger qui a installé trois immenses Tintoret dans la salle principale du pavillon international, ce contraste laisse désorienté. Que dire en effet de cela ? Certes la commissaire a semblé vouloir rapprocher l’audace du Tintoret maître de la lumière avec sa peinture à l’huile sur canevas et ses audaces du XVI° siècle, mais l’effet produit est terrible malgré tout. La peinture comme telle est là, la peinture sur toile, sur espace orthogonal, cette convention de cinq siècles en occident est là pour montrer qu’une époque de l’art est en train de s’achever, peut-être de disparaître, et d’une certaine façon elle disqualifie ou amenuise le discours artistique du présent. Pourtant ce n’est pas ce qu’on a vu dans le pavillon italien, cette prolifération anarchique d’œuvres de tous acabits (plus de deux-cent proposées là à l’initiative de Vittorio Scarbi le très discuté critique d’art, un temps ministre de la culture de Berlusconi) qui peut convaincre. On se dit qu’il est difficile ici de théoriser et en fin de compte le visiteur, comme nombre de ses collègues, poursuit sa promenade glanant ici ou encore là des occasions de rêver ou d’admirer : par exemple Joana Vasconcelos au Palazzo Grassi, Christian Maclay et son génial film « The Clock » montage cinématographique sur le temps des horloges qui dure 24 heures, les « vedute » poétiques de Pipilotti Rist ou les soldats en fleurs du pavillon coréen. Un mot enfin sur le pavillon allemand dont l’artiste sulfureux qui vient de mourir, Christoph Schlingensief, a obtenu le Lion d’or de la biennale, sa chapelle transformée en bric à brac obsessionnel de ses haines, de ses combats et de ses douleurs nous a laissés bien froids et pour tout dire assez perplexes. Mais j’allais oublier, il faut saluer à chaque fois l’énigmatique beauté de Venise, une œuvre d’art à elle seule qui vaut bien le voyage.