NOS SCANDALES DÉMOCRATIQUES

Voici qu'une nouvelle fois surgit un scandale à propos de la religion. Nous avions eu, au début de l'année, une première polémique à propos de l'oeuvre: "Piss Christ" d'Andres Serrano. Voici que ça recommence au théâtre avec l'oeuvre, jugée blasphématoire, de l'italien Romeo Castellucci: "Sur le concept du visage du fils de Dieu" présentée en Avignon l'été dernier et au Théâtre de la ville de Paris cet automne.

Quel est l'objet du débat? Un rideau de fond de scène présente le visage du Christ, sauveur du monde, c'est son titre, d'Antonello di Messina. Un immense et sublime portrait. Sur scène, un lit, où un homme âgé, souffre d'incontinence. Son fils le change, l'homme se souille et sanglote, alors le fils se réfugie devant le visage du Christ, puis le père et le fils disparaissent derrière le rideau. De longues trainées noires souillent alors le visage du Christ tandis que la toile se déchire et qu'apparaissent les mots: "You are my Sheperd", puis le mot "not" surgit et la phrase devient: "tu n'es pas mon berger". Voilà, la scène qui divise. Comme on le voit, elle est elliptique, symbolique, ambivalente, on peut lui faire dire ce que l'on veut, dans le sens de l'offense, comme dans le sens de l'humiliation du "Christ aux outrages". Plus profondément, il y a cette question du corps, des fèces et de l'urine, des sanies du corps souffrant (le Christ ne l'oublions pas, est, le crucifié) et sa représentation sous cette forme (on songe au retable de Grünewald) a toujours fait scandale. Mais scandale à l'intérieur du dogme, à l'intérieur de la religion et de la foi. Ici c'est à l'extérieur. le lieu n'est en rien sacré, c'est un théâtre, pas une église, et les participants ne sont pas là en tant que croyants. Que Castellucci ait traduit là, la complexité de son rapport d'italien élevé dans la religion chrétienne avec les représentations du Christ, n'est pas la moindre des évidences. Pour qui connait un peu son travail, la déformation du corps, la souffrance et les dérèglements de la sexualité sont des éléments permanents de sa dramaturgie. Aussi bien, faut-il se demander si son intention était iconoclaste, blasphématoire, s'il était dans son propos de choquer des croyants? À priori, je ne le pense pas, son propos est davantage de créer des images, des situations qui donnent à penser, à méditer aussi. Mais il faut s'interroger enfin sur les motivations de ceux qui manifestent. Indignation sincère ou indignation jouée? Dans le monde de l'émotionnel médiatique qui est le nôtre, surjouer une situation de ce genre ne peut qu'attirer l'attention sur des mouvements intégristes, par ailleurs marginalisés. Mais à supposer que cela scandalise tel ou tel chrétien sincère, faut-il pour autant mépriser sa réaction? sans doute non. Sur le fond, la question de la tolérance se repose toujours de la même manière, empruntons à Kant ses principes de la morale: est-ce que cette action peut être en toute justice érigée en loi universelle? la réponse est non. On le voit bien, par ailleurs lorsqu'on s'attaque, si peu que ce soit à l'image de Mahomet. la réaction, instrumentalisée ou non, est d'une violence qui calme les audacieux et si par cas on s'en prenait à la Thorah ou à la religion juive, l'accusation d'antisémitisme stopperait net les imprudents. Reste la religion chrétienne, supposée plus tolérante, parce qu'elle repose sur l'amour du prochain et la compréhension. Mais n'y a-t-il pas des limites? Est-ce que les créateurs peuvent ainsi provoquer et humilier sans dommage, c'est toute la question. On nous dira, qu'après tout, cela montre que le sacré existe encore puisque le scandale naît de la profanation et que l'indifférence marquerait sûrement la mort des dieux. Mais une autre question surgit: qu'est qui fait que l'on se sente en communauté, au-delà des appartenances nationales ou ethniques? On voit bien que, de plus en plus dans le monde, la religion joue ce rôle. Qu'on l'approuve ou le déplore, on le constate. L'idéal laïque et démocratique a bien du mal à faire lien entre les individus et les peuples européens, la France en tête ont sans doute eu tort de refuser d'inscrire les racines chrétiennes dans le préambule de la constitution européenne. Le lien social ne peut se limiter au juridique, et renvoyer le religieux à la sphère intime, nous en avons la démonstration chaque jour. La question religieuse, en s'invitant sous la forme du scandale reste une question mal posée. Il faudra bien d'une manière ou d'une autre que notre époque se mette au clair là-dessus, bien au-delà des postures indignées d'un côté et faussement contrites de l'autre. La cohabitation de la foi et du savoir a toujours été la question philosophique centrale dans la pensée occidentale.