LA CÉRÉMONIE

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Avec la cérémonie des César qui récompense le monde du cinéma on est sur un autre registre que lors des « victoires de la musique » ou des « Molières » pour le théâtre. Dans le premier cas il y a le côté « policé » des mœurs du monde du classique : grands interprètes et grands instrumentistes qui sont d’abord passés par de dures écoles et conservatoires et qui allient la performance et le talent à un travail de tous les instants. Leur présentation s’en ressent même si elle n’est pas exempte de fantaisie. Avec le monde de la variété et de la chanson, on aborde sur une planète plus folle, plus jeune aussi dans l’ensemble et plus décontractée. La plupart du temps, elle fleure bon sa banlieue, son métissage et son appétit d’exister. Avec les « Molières » on est sur un registre plus ronchon. Normal, c’est celui du monde subventionné. Personne n’y est satisfait de son sort et l’inévitable « intermittent » y vient faire la leçon au monde entier sur l’injustice que subit cette si noble profession. Au bout du compte on se lasse et les acteurs eux-mêmes s’entredéchirent à tel point qu’on ne sait jamais si la cérémonie aura lieu ou non. Avec le cinéma, on est ailleurs.

Le cinéma et singulièrement le monde du cinéma Français est intéressant à regarder. Il a d’abord une incontestable vitalité, d’abord, des films nombreux et très divers, ensuite des performances en salles (40% des recettes venant des films Français ce n’est pas mal) et enfin des acteurs de grande qualité. Mais la cérémonie elle-même, en ce qu’elle nous donne « l’image du milieu » est instructive à observer. On y voit des jeunes gens mal rasés, smoking ouvert, chemise ouverte, avec ce débraillé des noceurs qui ont ôté cravate et nœud papillon au sortir des boîtes de nuit, ces actrices et starlettes plus toutes jeunes qui ne mettent plus de soutien gorge et laissent pendre leurs seins comme des oranges dans des filets à provision tout en se déhanchant sur des escarpins à hauts talons qui leur font une démarche de filles de Pigalle. C’est très drôle, c’est le mélange des mœurs « bling bling » avec celui des média, de la mode et de l’industrie. Il nous manque seulement un Fellini pour en faire le film. Quant aux films eux-mêmes et singulièrement les films primés, ils sont eux aussi représentatifs de la production française. D’abord « The Artist » ; un beau film en noir et blanc qui raconte une histoire éternelle, le talent humilié par le monde qui change et l’industrie qui rejette ce qui ne lui sert plus, l’acteur, l’artiste, l’homme. Le thème plaît, il est emblématique d’une situation de tous les jours et comme il est excellemment joué par de beaux acteurs aux allures de jeunes premiers (il y a longtemps qu’on n’en avait pas vus sur nos écran ! Depuis quand ? depuis le jeune Delon sans doute, notre dernier jeune premier) Alors on retrouve les ingrédients qui ont fait le succès du cinéma d’Hollywood. Rien d’étonnant à ce que les Américains craquent pour ce film. Ensuite, il y a le phénomène « d’Intouchables » avec la palme de meilleur acteur à Omar Sy l’acteur noir. Enfin la France a son Sydney Poitier ! Le jeune acteur originaire de Trappes, « monté » de sa banlieue vers les « sunlights » de Canal+ et des Césars incarne une des images que la France aime donner d’elle-même : le succès des Zidanes, des Noah et autres p’tit gars de valeur qui attestent d’une société peu à peu métissée. Évidemment on lorgne du côté des USA puisqu’on en prend le même difficile et long chemin. Et enfin « l’exercice de l’État », un film sur les servitudes du pouvoir et la gestion des urgences politiques sur fond de pessimisme radical. Ce pessimisme et ce ressentiment qui trouve son origine dans le sentiment que les Français ont vis-à-vis des politiques dont ils attendent tout et découvrent qu’ils peuvent peu. À bien regarder, on se dit qu’on a là avec ces trois nominations et distinctions un condensé de la France de 2012. Un regard en arrière vers un monde en sépia ou en noir et blanc, monde cruel et tendre mais si plein de bons sentiments. Un regard sur l’aujourd’hui avec, nos banlieues, notre immigration, notre racisme ordinaire et ces bons jeunes gens qui s’en sortent malgré tout et finissent par nous rendre fiers ensemble, l’image d’une solidarité qui si elle n’existe que peu dans le réel est l’une des aspirations de notre imaginaire. Et puis en fin de compte, le pessimisme et la rage contre le monde politique coupable de tout qui est la forme de notre impuissance commune. Voilà comment en résumé, une société se donne à elle-même son image du moment, comment elle se vit et se regarde au travers de ses mondes séparés et de ses médias unificateurs. Le public qui fait le succès de ces films (19 millions de spectateurs déjà pour « Intouchables ») réagit comme hier avec les « Chti’s », il plébiscite une société plus tolérante, plus amicale, il rêve d’altruisme et en même temps il jette toute sa colère sur le monde politique et ses représentants. Au fait, le film qui incarne ces tourments n’a fait que peu de spectateurs, on peut se demander pourquoi ? La réponse est que sans doute, sur ce sujet, la télévision suffit à saturer notre désir de polémique et de rage contenue.

Et ainsi vont les choses et ainsi vont les jeunes gens débraillés qui vivent le monde actuel comme une sortie au petit matin blême après une nuit de fête où l’on aura bien bu. La crise dites-vous ? Et oui, la crise ! Heureusement qu’il reste le cinéma !