LES GRANDS RÉCITS

C’est ce qui frappe dans cette campagne électorale, cette attente, cette aspiration populaire pour les grands récits. Les gens ont envie qu’on leur raconte la France, leur France sous la forme de grands récits.

A bien des égards, c’est ce qu’a compris M Mélenchon, il nous sert une épopée qui va de la Révolution Française à La prise de toutes les bastilles, en passant par Victor Hugo et il fait un usage toujours apprécié de citations lyriques qui donnent comme un air de littérature à ce qui relève de la simple propagande. Et ça marche. Tenez, les leaders de l’extrême gauche ne font pas autre chose, tantôt dans l’outrance, tantôt dans la sincérité confondante, c’est selon. Mais cela exprime aussi une réalité, celle des petits matins de grève, des discussions de comptoir ou des rages contenues devant la misère et le désespoir, et ça aussi c’est un récit. Ce qui nous surprend, c’est qu’il n’a guère sa place sur nos écrans en général ou alors sur le registre de la fiction victimaire. Là, c’est du brut de décoffrage, du témoignage en direct, n’y manque que l’Internationale et l’accordéon. Quant aux discours de l’extrême droite, ils ne sont pas en reste et bien conformes à leur registre. Eux aussi participent des grands récits, la Patrie, la Nation, l’immigration, l’injustice. Dans ce répertoire-là, la dynastie Le Pen a des références elle ne les joue pas mezzo vocce. Il y a aussi les modérés, ceux qui font appel à la raison et dont le récit est truffé d’allusions à l’Histoire, à Henri IV chez notre François Bayrou qui voit la France au bord de la guerre civile et se propose de pacifier les esprits ou chez Hollande qui s’emploie à jouer des métaphores et des allusions qui donneraient à penser qu’il est le produit d’une tradition qui de Jaurès à Mitterrand incarne l’esprit du peuple profond. Beaucoup pensent que ce n’est qu’une image, un montage astucieux et que le fantôme du vieux rode dans les habits neufs. Enfin, il y a Sarkozy, véritable frégoli de la scène, tant de costumes ôtés aussitôt que revêtus, tant de discours différents, tous avec l’accent de sincérité et tant de discours rentrés qu’on ne lui a pas laissés le temps de tenir. L’identité de la France, la force, la grandeur qui sont dans le registre de la droite depuis toujours, impossible de les tenir longtemps. En face le grondement et la rumeur, le barrage médiatique, la suspicion sur les intentions en ont chaque fois fait déraper le propos et l’enjeu rendant cette tentative de dialogue avec la nation, inaudible. Dans un registre un peu comtesse de Ségur, il y a aussi l’écolière Éva Joly qui écrit sa lettre au père Noël qu’elle appelle « lettre à ma France ». Car la grande affaire derrière tous ces discours, ce ne sont pas tant les poses et les manières, les pensées et les arrière pensées qui les portent que l’audience qu’ils supposent. Tenez, prenons cette question de la Maison de l’Histoire de France. On voit bien dans cette campagne, et cela crève les yeux, qu’il y a en France une aspiration à l’Histoire. Mais justement, chacun a la sienne. Il y a celle du « peuple de gauche » comme on dit et celle de la droite (en général on n’y accole pas le mot de peuple comme si la droite était ailleurs que dans le peuple), il y a celle du centre introuvable et celle des extrêmes toujours prêts à refaire le film. Mais ce qui frappe au fond c’est la difficulté qu’il y a en France à parler de la France. On ne peut en parler que dans le registre du « politiquement correct » ce qui revient à n’en rien dire et il y a tellement de non-dits dans ce qu’on en dit en général que la plupart préfèrent s’abstenir. C’est pourquoi ces discours de campagne sont comme des cris, des proclamations mais qui n’ont pas atteint le niveau de pertinence où ils deviendraient des débats raisonnables. On se demande en fin de compte si nous serons un jour capables, nous, simples citoyens, politiques ou intellectuels de définir ce que nous espérons de la France, de son peuple, de son identité et de son avenir. Car c’est bien la question qui court comme le furet dans les éclats de voix de cette course au pouvoir qui semble renouveler le même scénario et augurer des mêmes déceptions à venir.