CARICATURES ET AUTRES BLASPHÈMES

Nous venons de vivre l’une de ces poussées de fièvre dont le monde est désormais coutumier et qui a pour sujet le blasphème religieux, islamique spécialement, car, comme on sait, les autres religions monothéistes, je ne parle que de celles-là, entraînent des réactions en général plus modérées lorsqu’elles sont confrontées à ce type de problèmes.

. La religion juive ne fait que rarement l’objet de ce type d’attaques blasphématoires et la pénalisation de l’antisémitisme y est sans doute pour quelque chose. Quant à la religion catholique, on l’a vu et on le voit encore, le blasphème lorsqu’il se produit et entraîne des réactions indignées de la part des croyants est en général défendu par l’opinion publique au motif que la religion n’a pas son mot à dire dans l’espace de la liberté laïque. C’est qu’au sacré religieux, la République, sans le nier, lui a substitué la liberté d’opinion et de pensée. Aussi bien lorsqu’il se produit un événement de nature blasphématoire qui met en crise le monde musulman, on a toujours un peu de mal à en apprécier le sens et la portée.

Car si l’offense n’est pas discutable, les réactions en chaîne ne paraissent pas sans arrières pensées. La montée en puissance d’une indignation programmée permettant de manipuler des masses souvent incultes ou sommairement informées apparaît bien comme, sinon programmée, du moins opportune. Quant aux « coups » éditoriaux qui surfent sur cette situation pour en rajouter avec des caricatures par exemple, elle ne trompent que les naïfs ou les imbéciles. On voit par là, que les donneurs de leçons au nom des grands principes s’assoient un peu vite sur leur responsabilité morale. Beau sujet en ces temps où l’on vante l’enseignement de la morale à l’école. Que faire d’un principe lorsqu’on est à peu près sûr que son usage ou sa revendication tapageuse va produire l’inverse de ce que l’on prône ? Enfin, nous en sommes là, assez impuissants à constater les dégâts que le fanatisme imbécile ou la provocation cynique entraînent immanquablement. Cela dit, ne soyons pas naïfs, certains de ceux qui attisent le feu n’attendent que l’occasion de verser de l’huile sur les braises et les prétextes sont ce qu’ils sont, une aubaine pour la cause défendue. L’ennui, c’est que la conséquence prévisible de tout cela, ce sont des morts.

Cet usage ou pratique rigoriste de la religion a aussi un autre aspect, qui est proprement celui du fanatisme religieux. Il se trouve que celui-là, outre les dégâts qu’il produit dans le monde arabe a aussi pour conséquence, d’irréparables destructions du patrimoine mondial. Or, comme Malraux le disait, nous savons désormais que l’art mondial des civilisations passées, est devenu, « notre indivisible héritage ». Et cela est nouveau aussi. Que désormais on s’en prenne aux symboles des civilisations, comme le firent les vandales dans les siècles passés, est un pas de plus fait vers la barbarie. Certes, beaucoup d’entre nous n’auraient sans doute jamais vu les Bouddhas de Bamiyan, mais leur destruction par les Talibans nous est quand même une perte. Et que dire de ces Mausolées des Saints dont parlait déjà René Caillé dans sa découverte de Tombouctou au XIX° siècle, fragiles, dans leurs matériaux d’argile sèche, et contenant des manuscrits rares, détruits eux aussi au motif qu’ils sont de sensibilité soufie, une des variantes de l’Islam ? Sont-ils définitivement perdus ? Tout homme épris de culture ou simplement respectueux des civilisations ne peut qu’être horrifié par ces actes de barbarie et regretter en même temps les gestes de ces apprentis sorciers qui soufflent consciemment sur le feu, lequel, comme on sait, lorsqu’il a pris est difficile à éteindre.