SANCTUARISATION!

Dans la décennie précédente, le président Chirac, d’abord, puis son successeur ensuite, pressés par le monde de la culture prompt à stigmatiser le désintérêt réel ou supposé des politiques, spécialement de droite, à l’égard de la culture, avait d’un mot, apaisé ces craintes en parlant de « sanctuarisation » du budget de la culture. Certes, malgré cette assurance le budget donnait régulièrement lieu à des controverses sur l’affectation, la répartition, l’usage des moyens qui n’évoluaient pas à la vitesse des besoins, mais l’essentiel était semble-t-il préservé, de sorte que l’on avait pris l’habitude, dans ce milieu, de se battre pour des « mesures nouvelles » susceptibles d’apporter un peu d’argent frais à la culture.

C’est à cette aune, qu’il faut mesurer, le silence consterné qui semble s’être abattu sur le milieu culturel. La gauche, celle de Mitterrand, de Lang qui avait doublé le budget de la culture en 1981, la gauche, appelée à grands cris au renfort pour s’opposer à un désintérêt croissant de « l’État Sarkosiste », réduisait le budget de la culture ! Alors même qu’il y à peine un an, lors des rencontres d’Avignon, la première secrétaire du PS avait promis « un doublement » de ce budget, puis après réflexion… « sur la durée du quinquennat ! ». Il est vrai que F.Hollande, fidèle à sa manière, était là-dessus, resté, quant à lui, plutôt évasif. Et le résultat est là : moins 4,3%. Du jamais vu depuis longtemps ! Il est vrai que les temps sont durs, la dette, les déficits publics, le nécessaire effort à faire pour atteindre les 3%, la solidarité interministérielle. Il n’en reste pas moins que deux conclusions s’imposent, le budget a baissé et la culture n’est pas une priorité pour ce gouvernement. Ceci ne veut pas dire que la culture ne compte pas pour lui, loin de là, mais que cela paraît moins prioritaire que l’éducation, la santé, la sécurité. Qui peut contester cette évidence ? Seulement voilà, c’est une illusion de plus qui se dissipe. Devant cette réalité et après avoir tenté en vain à se soustraire aux arbitrages et avoir demandé celui du Président de la République, la jeune et ardente Ministre de la culture, Aurélie Filippetti a du se rendre à l’évidence, son budget serait à la baisse et probablement sur plusieurs années. Sa réaction a été tactique. Puisqu’il en est ainsi, taillons dans les projets de nos prédécesseurs, souvent ces derniers n’étaient pas « bordés » financièrement, ou pas encore engagés, ou simplement, on allait les rayer d’un trait de plume. Sont ainsi passés à la trappe : la « Maison de l’Histoire de France » très controversée, il faut dire, le musée de la photographie, la « villa Médicis » à Montfermeil, la deuxième salle pour la Comédie Française à la Bastille, l’édition 2013 de « Monumenta », (dont on rappellera incidemment que ce fut une des premières sorties « culturelles » du nouveau Président), ou encore l’abandon du projet d’un Centre national de la musique. Mais à côté de ces abandons, on notera par souci d’objectivité le soutien continu pour le Musée des arts et civilisations à Marseille dont le coût prévisionnel a explosé entre temps, ou encore du Musée Picasso à Paris dont le budget là aussi a doublé. Bref, vouloir conjuguer rigueur et développement culturel en ces temps de vaches maigres, c’est un vrai casse-tête pour une ministre. C’est qu’amputer le budget de quelques dizaines de millions d’euros, ne peut être indolore, mais il faut faire avec. D’autant plus que se profile un nouveau souci en non des moindres, le renouvellement de la convention sur l’indemnisation des intermittents du spectacle, plus d’un milliard de déficit à l’Unédic. Or ce régime concerne beaucoup d’artistes de spectacle vivant et de cinéma, de techniciens du spectacle, du cinéma et de la télévision et si la cour des comptes a régulièrement attiré l’attention des pouvoirs publics sur ce déséquilibre, on voit mal la gauche tailler dans le vif, c’est-à-dire, dans ce qui fait vivre les professionnels de la culture, car, il ne faut pas se leurrer, ce système est bien le deuxième budget « social » de la culture. Qu’on y touche et c’est le retour à 2003, la grève dans tous les lieux de spectacles et festivals, la télévision perturbée, on comprend l’hésitation des pouvoirs publics. C’est pourquoi, malgré toutes ces mauvaises nouvelles, le monde de la culture retient son souffle et finalement manifeste moins que lorsque hier, la moindre décimale ôtée provoquait des cris d’orfraie . Et l’on se dit qu’il doit être bien difficile d’être ministre par les temps qui courent, et pas seulement pour la culture, bien que certains s’accrochent malgré tout à leurs maroquins comme à un radeau en pleine tempête.