DEPARDIEU

Qu’est-ce qui est gênant dans « l’Affaire Depardieu », cet exil tonitruant bien dans la manière de l’acteur excédé par la ponction fiscale qu’il subit d’une manière jugée par lui excessive ? Ce n’est pas tant le fait (Depardieu n’est pas le seul et les exilés fiscaux par les temps qui courent sont semble-t-il légion), c’est davantage le symbole. Car ce comédien exceptionnel, capable de tourner dans l’avant-garde comme dans le péplum national (Astérix) ou dans le bon film policier, cet excellent acteur qui a plus de 170 films à son actif et est également capable de tenir son rang au théâtre, est plus qu’un artiste, c’est un symbole national.

Or ce symbole national qui allie la truculence et la générosité se donne aujourd’hui à voir comme égoïste et calculateur. Comment celui qui fut un compagnon de la gauche, allié un temps avec les socialistes (élection de Mitterrand) soutenant les communistes ou les verts selon les circonstances et les époques, a-t-il pu tourner casaque pour aller vers l’ancien président Sarkozy, donnant le tournis à tous ceux qui imaginent que la politique est affaire de convictions définitives ? Les siennes à l’examen s’avèrent changeantes. Sur l’affaire donc, tout a été dit ou est en train d’être dit. Et c’est justement ce qui est déplaisant. Trop de rancoeurs, de jalousies, d’envies se déversent soudain sur la tête de notre « Obélix » national, trop de gens prennent la pose à peu de frais, quelquefois avec talent, le plus souvent sans. Ce qu’on voit là, c’est le mauvais côté de notre société, cette envie mortifère de punir les autres parce qu’ils sont ceci ou cela : immigrés ici, ou de couleur là, trop riches ou trop pauvres tout en portant haut et fort un discours de solidarité et un penchant à la compassion qui tirent à la plupart des larmes de crocodile. Oui, il faut s’y faire, le fait de jouer des héros généreux, des « Jean Valjean », des « Cyrano » des « Mammuth » et tant et tant de héros populaires, jusqu’à l’énorme « Obélix » ne rend pas l’acteur identique à ses personnages. C’est ne rien comprendre au spectacle que d’en faire la confusion. « Gégé » est tel qu’il est, ni meilleur ni pire qu’un autre, sa situation exceptionnelle et le niveau de sa fortune en font un symbole mais on voudrait bien savoir si tous les donneurs de leçon sont bien exemplaires eux-mêmes et devant l’impôt et devant la solidarité. Une certaine habitude et connaissance des mœurs de nos concitoyens serait de nature à convaincre du contraire. Chacun en effet, est favorable à l’impôt qui touche les autres et prêt à considérer que celui qu’il paye est excessif. Vous me direz que tout le monde n’a pas les moyens de partir vivre en Belgique ! Après tout voilà que nos voisins tant moqués et eux aussi incapables de s’entendre entre eux au point de refuser de parler la même langue, deviennent désirables au point que l’on rêve de venir habiter parmi eux. C’est qu’ils sont devenus en quelque sorte notre miroir et notre futur quand nous ne serons plus capables de vivre ensemble. Il paraît que la dernière blague belge que l’on raconte là-bas, c’est que Depardieu serait venu en Belgique parce qu’il ne voulait plus vivre en Hollande. On rit de ce qu’on peut, bien que tout cela soit plutôt triste.