DALI 2013

La récente visite faite à l’exposition Dali au Centre Pompidou m’a laissé une impression de malaise et d’ennui. Impression de tout connaître (ce qui est faux) de déjà vu (ce qui est vrai) passage de l’iconique dans le réel, la machinerie ou la machination Dali a à ce point imprégné la société de communication que son bric à brac pictural s’est répandu à l’état gazeux et qu’on en respire des effluves sans même s’en rendre compte.

Au total, lorsqu’on visite son exposition que constate-­?t-­?on ? D’abord un talent, celui d’un peintre extraordinairement doué, comme Picasso en un sens mais qui fera lui un tout autre usage de celui-­?ci. Des peintres formés à l’ancienne, qui ont appris le métier jeunes, et sont capables comme disait Picasso de peindre comme Raphaël. Raphaël justement dont Dali s’inspire pour son autoportrait de 1921. Mais voilà, ce talent, au service de quoi ? Chez Dali, cela crève les yeux et sa biographie ne démentira pas l’impression, au service d’une sexualité inquiète. Le sexe et ses variations phantasmatiques est le grand sujet de ce peintre impuissant qui avait délégué au regard le registre de la jouissance. Aussi sa peinture se présente d’abord comme un immense rébus où se cachent ses obsessions et ses pulsions de mort (les putrefactos) objets et personnages démembrés, pourrissants qui donnent lieu à des délires de signes dessinés ou peints qui ne sont pas sans rappeler Jérôme Bosch ou William Blake. On peut aimer, ça peut aussi lasser. Ensuite, la grande affaire ou la grande chance de Dali, c’est sa rencontre avec le surréalisme. Là, tout d’un coup, il y a un corps de doctrine, un genre, une orientation, une théorie dont le pape excommunicateur sera André Breton. Dali est fait pour ça, pour ces délires où l’inconscient est libéré sous la forme plasticienne ou cinématographique (Bunuel : le chien andalou, l’âge d’or) et où le genre lui permet de définir une méthode (paranoïa-­?critique). Il y a là tout ce qu’il faut à Dali, l’identification de sa folie (paranoïa) et son usage artistique qui le conduira non seulement à la création de toiles et d’objets, mais aussi de « happenings »où il se met en scène et théâtralise son délire. C’est là qu’on trouve le grand Dali qui culmine dans les années trente. Ensuite, Dali a trouvé son genre et son registre et il va savoir en jouer. Acteur de son propre théâtre, il fera carrière sur la vague du fantastique, du rêve, du surréalisme, rencontrera aussi bien Freud que Lacan, exposera à Paris comme à New-­?York dans les grandes institutions (Moma, Galerie des Beaux-­?Arts) pendant que la guerre civile ravage l’Espagne et la Guerre de 39/45, l’Europe. Il fuit aux Etats-­?Unis ce monde fracassé et renvoie de là-­?bas l’image cauchemardesque de cette Europe qui se déchire. C’est aussi aux Etats-­?Unis qu’il met au point son personnage de prophète halluciné et imprécatoire sur le mode Dada. Rentré en Europe après la guerre, il en étonne plus d’un par sa sympathie pour Franco et son intérêt pour les tableaux catholiques où le Christ en lévitation devient une image récurrente. Dali, révolutionnaire et réactionnaire, telle est l’image de ce provocateur absolu, mélangeant les genres et incluant dans sa peinture la référence au grand art en même temps qu’au kitsch absolu avec des échappées dans les mystères de l’inconscient. C’est ainsi qu’il revisite les grandes oeuvres , les Ménines de Vélasquez comme Picasso, La dentelière de Vermeer ou encore cet Angélus de Millet dans lequel il veut voir un infanticide, ce dont une radiographie ultérieure faite au Louvre lui donnera finalement acte. Mais le grand Dali se récite, sa création tourne en rond, le psittacisme est la règle et la parodie ou le pastiche le genre. Il crée alors son musée de Figueras où il s’enferme avec Gala dans une paranoïa cette fois assumée et ritualisée. Dali est devenu un mythe et un genre, il a aussi cessé d’intéresser. Il faudra la grande rétrospective de 1979 au Centre Pompidou pour donner à nouveau la mesure de cet artiste singulier. Le souvenir qu’elle avait laissé reste malgré tout supérieur à cette présentation du siècle suivant d ans laquelle ne surnagent (à mon avis) que bien peu de choses sinon cette constatation que l’art est bien une folie assumée et parfois maîtrisée.