ADIEU JERÔME

La mort du truculent et délicieux Jérôme Savary me touche beaucoup, car j’ai l’impression de voir disparaître une des figures les plus emblématiques de ma génération. Passons sur le fait qu’il aura été un des fidèles compagnons du Parvis dans la situation inattendue de ce lieu où il reconnaissait le sens de la débrouille et le goût de l’aventure, passe qu’il en aura été un défenseur, lâchant dans ses spectacles à Tarbes cette phrase connue et sans doute convenue : « moi je préfère les théâtres dans les supermarchés que l’inverse ! »

» Ceux qui l’on vu sur cette scène où il est venu souvent se souviendront de sa truculence de ses spectacles toujours un peu bâclés et qu’il tenait à la manière d’un M.Loyal, la trompette d’une main et le cigare (qui l’a tué) dans l’autre, emballant sa marchandise à la manière d’un camelot, car il était l’un et l’autre, bonimenteur excessivement doué pour la scène lui qui voulait qu’au théâtre on commence d’abord par s’amuser, la leçon de morale lorsqu’elle vient ne venant qu’à la fin et comme une pirouette. Je l’ai connu pour ma part à Toulouse dans les années soixante-dix au moment du Grand Magic Circus, le Parvis n’existait pas encore, mais son Zartan m’avait enchanté et il fut un des premiers invités dans ce tout jeune théâtre avec ses animaux tristes, son nain Carlos, Michel Dussarat et Mona Hefftre sa femme avec lesquels il a monté tant et tant de beaux spectacles. Je revois le nain Carlos, lors de nos premières rencontres m’apostrophant : « Dis-donc toi ! tu me la copieras, je viens de faire un tour à Lourdes pour une prière, une humble prière et regarde, avant de partir je mesurais près de deux mètres, je me trouvais trop grand et la vierge m’a exaucé ! » et de partir d’un grand éclat de rire ! Tout l’esprit du Magic Circus. Certains spectateurs se souviendront peut-être de cette soirée où ayant installé un ring dans la salle, quatre jeunes militaires en goguette s’étant trompés sur le nom du spectacle chahutaient dans les rangs, où Jerôme Savary les ayant mis en slip sur un « chiche que tu te dégonfle » et ayant confisqué leurs vêtements, les avait transformés en poteaux de ring et obligés à rester là tout le spectacle sous les rires du public. Ce premier Savary-là aura été celui de la complicité soixanthuitarde. Le second saura profiter de la venue de la gauche au pouvoir en 81. Il sera successivement directeur du CDN de Montpellier ou confronté à une gestion désastreuse qu’il n’assuma pas, il défilait avec ses comédiens contre le peu de moyens du théâtre, rien ne l’arrêtait, pas même J.Lang qui ne voulait pas qu’il soit nommé à Chaillot mais que F.Mitterrand imposa pour sa fidélité à son personnage de « Tonton ». Et si son passage à l’Opéra comique fut un peu plus laborieux et difficile, il se montrera un remarquable metteur en scène d’opérette (Offenbach lui allait comme un gant) et aussi d’opéra sur les scènes internationales. Mais là où Savary était le plus à l’aise c’était dans la revue, à la manière d’un Broadway sentimental. Lui qui avait fait ses classes musicales à New-York pendant son adolescence, lui dont la mère était américaine avait la revue dans le sang. Ses spectacles sur Josephine Baker, sur James Dean ou sur Irma la douce étaient des bijoux de tendresse de musique et sans chichis ni mises en scènes sophistiquées de beaux moments de théâtre. Je suis heureux de l’avoir présenté si souvent au Parvis, plus d’une dizaine de spectacles, heureux à chaque fois de le voir se poser au bar ou dans les loges son barreau de chaise entre les dents, heureux de l’entendre parler du métier sans jamais aucune amertume ni jalousie. Cet enfant de la balle était ouvert, truculent et généreux, avec toujours une envie de femmes en tête et se trouvant trop gros, sur le point de faire un régime que je ne lui avais vu faire sérieusement, que pour ses cinquante ans. Dix ans plus tard, il me disait : « tu te rends compte, il y a dix ans, j’ai eu cinquante ans, je n’arrive pas à le croire ». Il nous a quittés à soixante-dix, je n’arrive pas à le croire non plus ! (commentaires possibles sur mon mail: marc.belit@parvis.net)