LES MOUCHES ONT CHANGÉ D’ÂNE.

On connaît, sans doute, l’expression issue du monde rural qui dit quelque chose de ces importunes qui certains jours d’été affolent les animaux au pré. Elle est restée dans le langage comme une métaphore pour nommer ces « mouches modernes » que Sartre déjà désignait comme les figures du harcèlement et du remords. Aujourd’hui, on s’accorderait sans doute à leur trouver un équivalent dans les média et chacun peut constater qu’ainsi va l’information, parfois jusqu’à l’obsession et la saturation dès lors qu’un fait divers, un événement, grave ou non, se met soudain à saturer l’espace public.

Et ainsi avec cette affaire Cahuzac. Je ne vais pas m’y mettre à mon tour, on sait sans doute désormais tout (ou presque) ce qu’il y a lieu de savoir. Que cet événement (punition des dieux envoyé à ceux qui se sont faits trop vite professeurs de morale publique) soit grave et choquant, nul n’en disconvient. Mais une fois dit ce qu’il y avait à dire, une fois la justice saisie, les mesures démocratiques mises en route, on peut se dire qu’il y a quand même près de nous ou dans le monde, d’autres sujets de préoccupation. La crise toujours, le chômage toujours, la menace nucléaire là-bas en Asie ou les cataclysmes et la folie mégalomaniaque d’un jeune homme à la nuque rasée qui font peser des menaces d’apocalypse et j’en passe… Et même sans verser dans l’obsession des faits divers, il y a des évènements qui en sont aussi mais qui ressortissent du monde de la culture. La difficile préparation de l’opération « Marseille capitale de la culture » qui s’enlise dans les préalables, la mort du peintre Zao Wou Ki . Tiens, précisément, voilà quelque chose d’exemplaire, la mort de ce peintre, né à Pékin en 1920 à une époque où la Chine n’était pas encore réveillée et qui faisait signe, lui, avec ses pinceaux vers une culture et un art millénaires. Signe de quoi ? Mais de ce mélange incroyable de peinture chinoise et de peinture occidentale, de cette fusion culturelle qui annonçait les grands brassages économiques à venir, le mélange des mondes à la convergence des cultures. Il faudra bien un jour se rendre compte que l’art abstrait, le grand art du XX° siècle aura eu pour particularité d’abolir les différences culturelles (les formes ) pour brasser celles-ci dans l’abstraction, c’est-à-dire dans ce mouvement où elles naissent et se transforment avant de se figer dans des figures. En Amérique, ils furent nombreux à être grands dans cet art, en France on en retiendra au moins trois : Soulages, Hartung, Zao Wou Ki. Trois pour aller vite, on ne va pas disputer en spécialistes sur ce point discutable au détail près, mais pour faire sens. Mon propos n’est pas de faire ici un article de critique d’art, mais de souligner non seulement que Zao Wou Ki était un immense artiste (l’un des plus chers aujourd’hui) , mais encore qu’il était venu en France pour naître à son art. Et c’est là le point où je voulais en venir. La France n’est jamais si grande que lorsqu’elle paraît comme l’un des points lumineux du monde, c’est ce que disait Malraux lorsqu’il déclarait : « l’ambition secrète de la culture française, c’est d’être cela, ce lieu de l’échange au nom de l’universel. » Ma foi, c’est ce que m’inspire la disparition de ce peintre, en un moment où nous désespérons un peu de nous-mêmes, de nos gouvernants, de nos concitoyens, se souvenir que la France peut être choisie comme lieu de l’universel n’est pas une mince chose. Vous me direz qu’il faut en être digne ? En effet. Il faut que nous en prenions le chemin et pas seulement par la repentance, l’humour peut aussi parfois avoir du bon. Ainsi j’apprends qu’un président d’assemblée territoriale du sud de la France voulant tendre à l’exemplarité en publiant son patrimoine a déclaré n’avoir rien d’autre qu’un âne dans un pré. Celui-là savait bien où allaient les mouches !