TARTUFFERIES

Deux affaires, symétriques dira-t-on ont l’été dernier, de manière symbolique, enflammé les gazettes : la lutte des « Femen » ces nouvelles Amazones Ukrainiennes qui font des émules jusqu’en pays arabes en exhibant leurs seins nus et leur torse tatoué de slogans et d’autre part la présence insistante des femmes voilées dans l’espace public. Deux versions d’une même réalité : le corps des femmes est utilisé comme étendard politique ou religieux, le corps des femme veut nous dire quelque chose.

Ceci a de quoi étonner si l’on y songe, car d’évidence c’était jusque-là, le corps de l’homme qui prenait en charge la dimension publique religieuse ou politique, depuis le corps supplicié du Christ jusqu’au guerrier de la statuaire grecque que l’on voit combattre nu mais casqué sur le fronton des temples. Bref, le corps de l’homme faisait symbole social, celui de la femme largement érotisé par la peinture et la mythologie, s’offrant comme odalisque, nu académique ou pornographique était rarement perçu comme politique. La liberté conduisant le peuple de Delacroix montre bien un sein nu, mais c’est à peine si on le remarque . Avec les « Femen », c’est une autre histoire, ces nouvelles égéries rappellent furieusement les antiques amazones dont la légende prétend qu’elles se coupaient le sein afin de mieux tirer à l’arc, évitant ainsi le claquement de la corde qui frôle le buste au départ de la flèche. L’une des plus hardies de ces Femen, Inna Shevchenko, présentée en « Marianne républicaine a même fait l’objet de l’édition d’un timbre poste français présenté par le Président de la République le jour du 14 Juillet. Elle aurait délicatement déclaré que ceux qui ne l’aiment pas en seraient réduits à lui lécher le cul pour envoyer leurs lettres, ce qui est exagéré vu que seul son buste y est représenté, mais enfin, la dame a le sens de la formule et le Président un goût certain pour la provocation potache. Ce qui est sûr cependant c’est que ces femmes luttent pour les droits de la femme semble-t-il et qu’en certaines circonstances, comme en Tunisie récemment, leurs provocations présentent un vrai risque politique. Aussi est-il tentant de rapprocher ce symbole de celui des femmes voilées qui elles aussi, mais d’une autre manière font scandale dans l’espace public pour affirmer une forme d’identité et de revendication d’un autre ordre mais qui pose également la question de la place de la femme dans nos sociétés post modernes. À tout prendre, ce rapprochement fait sens il me semble, car la question posée est celle du corps dans l’espace public, corps dont la société marchande fait un large usage. Glamour ici, violent là. Ici on vend des automobiles ou des parfums et mille autre choses sur fond de strings posés sur des corps nus, là on vend de l’émotion et du drame avec des corps déchiquetés par les bombes, les balles, la guerre. Jusqu’à preuve du contraire le corps exhibé est la meilleure preuve que des humains parlent encore à des humains car ils parlent au fond de deux choses essentielles, la vie, le sexe et la mort, ce que montrent les expositions d’art contemporain avec constance. Qu’en dire de plus, sinon que notre espace laïque, supposément laïque, est aujourd’hui questionné par tous les courants identitaires ou communautaristes existants qui voient les démocraties comme des espaces de tolérance sans limites où se poser, les uns contre les autres en référence universelle. Or qui pose la limite ? La République ? La loi ? On voit ce qu’il en advient. La laïcité qui marqua le moment où la République parvint à se soustraire à l’influence de l’église catholique se trouve aujourd’hui questionnée par les religions dans un nouvel environnement multiconfessionnel, multiethnique et multiculturel. Les liens entre pacte social et religion se renouent ailleurs et autrement et l’État républicain a de moins en moins de réponse adaptée à ce mouvement de fond. Le ministre de l’Éducation nationale qui voit bien le problème propose une charte à l’école, mais sera-ce suffisant à l’heure des seins nus, des corps tatoués et des voiles Salafistes. Le Tartuffe de Molière lorgnant sur les seins d’Elmire avait cette formule : « cachez ce sein que je ne saurais voir » ainsi pourrions-nous dire aux « femen » qui les ont parfois beaux, ou alors, « portez donc ce Niquab qui vous ira fort bien » et du coup, inversant le jeu des rôles on ramènerait ce débat à sa juste proportion de provocation dangereuse. Mais à toute cause il faut un étendard et celui du corps a toujours la même vertu, il est visible.