PATRICE CHÉREAU, LE BRUIT DE SES PAS, LE SON DE SA VOIX.

Quand un grand artiste meurt, il ne reste dans nos mémoires que les images des oeuvres issues de lui que nous avons vues et vécues quelque jour, quelque part. Et puisqu’ici c’est d’un artiste de théâtre et cinéma qu’il s’agit, on se dit malgré tout que l’on pourra encore revoir ses films. Mais, pour le théâtre, c’est autre chose, dans ce cas l’émotion ressentie reste en nous pour toujours et tout ce que l’on peut dire ne parle au fond que de nous, de cette place que l’œuvre d’un autre s’est faite en nous.

C’est ainsi que je me souviendrai de Patrice Chéreau, parce qu’il était de ma génération. Je l’ai rencontré jeune, au festival de Nancy, c’était en 1966, il venait avec « l’héritier de village » de Marivaux aux rencontres du théâtre universitaire créé par Jack Lang et il emmenait avec lui la troupe du Lycée Louis Le Grand. Déjà, ceux qui avaient vu à Paris « l’Intervention » de V.Hugo et le « Fuenteovejuna » de Lope de Vega et qui se nommaient, Bernard Dort ou Guy Dumur, ne tarissaient pas d’éloges sur ce météore surgi des bancs du lycée qui maîtrisait déjà si bien les scènes de théâtre. Ce Marivaux, en effet, annonçait « La Dispute » qu’il montera en 1973 et qui marquera alors sa domination et son style. Mise en scène somptueuse, décors sophistiqués, direction d’acteurs impeccable et jamais vue, une manière de s’accrocher, de se jeter au sol, de se saisir, de s’éloigner, un langage des corps qui ne quittera jamais notre mémoire. Et il y aura d’autres mises-en-scène remarquables. Je me rappelle cet été en Avignon ou sur la terrasse de la « Civette » on se passait de la main à la main les premières photos de « l’affaire de la rue de Lourcine » que Chéreau venait de monter et que personne n’avait encore vu. Autant dire que son aura et son talent n’échappaient à personne. Il avait alors 22 ans et on lui avait confié la direction du théâtre de Sartrouville où il montera ces « Soldats » de Lenz dont l’image reste dans notre rétine. Imaginez, des soldats vêtus de costumes blancs comme dans une pièce de Tchékhov arrivant en ligne, face à la scène dans une brume de théâtre, les yeux cachés par des lunettes noires. On avait là sous les yeux, la capacité de Chéreau à créer des images, un talent de décorateur, d’esthète qu’il tenait de ses parents, peintres et décorateurs tous les deux. Talent qu’il ira parfaire en Italie auprès de Giogio Strehler au « Piccolo Teatro » de Milan, une salle de cinéma reconvertie en théâtre à l’époque non loin de la Scala, où le génial « brechtien » accommodait le théâtre politique aux décors de la vieille bourgeoisie à la façon de Visconti. Et c’est là, au sortir de 1968, alors que le théâtre se posait les questions de la révolution, de « l’agit prop » ou de l’insurrection des corps à la façon du Living théâtre, que Chéreau apprenait auprès d’un des plus grands metteurs en scène « classiques » de son temps, l’art du théâtre. C’est là, en Italie qu’il prenait la mesure de ce que le théâtre peut faire et lorsque Roger Planchon l’appellera auprès de lui, il donnera sa mesure avec des pièces comme « les Massacres de Paris » de Marlowe qui annoncaient ce que sera « la Reine Margot » au cinéma, vingt ans plus tard. Chéreau est alors dans sa période de création théâtrale la plus forte, il monte des spectacles fastueux, avec des décors énormes et les polémiques ne manquent pas sur le coût de telles productions, mais son sens de l’excès, son lyrisme et son expressionnisme fascinent et font taire les détracteurs. C’est aussi le moment où Boulez lui demande de s’associer à lui pour monter « La Tétralogie» de Wagner à Bayreuth. Il commencera sous les lazzi en 1976 et terminera sous les ovations, cent levers de rideau plus tard en 1980. Boulez et lui auront rénové et révolutionné la vision mythologique de la saga nordique en nous parlant de l’histoire récente, des guerres et de l’affrontement des corps. Boulez dira qu’il n’avait jamais vu une telle précision dans la direction du jeu des acteurs à l’opéra et en matière de précision Boulez est un orfèvre. Mais il y a plus, Chéreau convoquait sur scène cette « beauté convulsive » dont parle Breton qui sera sa véritable marque. Il reviendra plusieurs fois à l’Opéra où il excelle, avec le « Lulu » d’Alban Berg et encore récemment, l’été dernier à Aix, avec « l’Elektra » de Strauss. Triomphe à chaque fois. Mais il semblait, à l’écouter, que sa grande passion fut le cinéma. On serait tenté de dire, « fût aussi le cinéma » où il ne parvint pas à trouver l’adéquation populaire entre son style violent et lyrique et le public. Il laisse pourtant des chefs d’œuvre, comme cette « Reine Margot » le plus beau rôle d’Adjani sans doute, comme « Ceux qui m’aiment prendront le train » avec un Trintignant sublime, mais je préfère quant à moi, garder l’image de cet homme de théâtre qui, ayant trouvé avec Koltes son auteur de référence nous a laissé des spectacles superbes comme ce « Combat de nègres et de chiens » qu’il présenta aux « Amandiers de Nanterre » de la grande époque, ou encore « Dans la solitude des champs de coton » où il joua lui-même avec une présence sur scène inégalée. Et puis encore et encore, tant de spectacles, la superbe « Phèdre » qu’il donna aux Ateliers Berthier il n’y a pas si longtemps dans une mise en scène bifrontale mettant en scène Dominique Blanc et Pascal Greggory. Dominique Blanc qu’il mettra encore en scène dans « la Douleur » de marguerite Duras (qui sera présentée au Parvis). Les derniers temps, il alternait ainsi les grands projets et les choses plus simples comme ces lectures « à la table » des textes qu’il aimait. Il était ainsi venu au Parvis lire des textes d’Hervé Guibert, mais tout ce qu’il touchait, même dans le cas d’une simple lecture était marqué par la force de son sens du théâtre. Par exemple cette immense table posée sur le plateau qui « solennisait » le lieu, alors qu’une chaise et une petite table auraient disparu dans l’immensité du noir. Un sens unique de la beauté et de l’expressivité de la scène. Voilà ce qui nous reste en mémoire, tant de spectacles vus de cet artiste exceptionnel et puis, sa présence sur la scène du Parvis, - pour moi la plus émouvante - car c’était un de ces lieux désormais marqué de son pas et du son de sa voix. Et puis un dîner en ville, ce soir-là où il parlait de son bonheur de partir le lendemain pour Séville car, figurez-vous, cet homme de spectacle et de tragédie, aimait la corrida et aussi l’Andalousie !