BENTAJOU EXPOSITION A L'ESPACE D'ART CONTEMPORAIN PARVIS3 A PAU (oct/nov 13)

bentajouVus de loin, les tableaux de Jean-Louis Bentajou se donnent pour des monochromes et la référence à ce grand mouvement né au XX° siècle avec Malévitch pour culminer, chez Rheinhardt, Ryman ou même Soulages pourrait nous rassurer. On pourrait ainsi classer cette peinture dans un cadre historique et esthétique. Car ce n’est pas une mince affaire et cette référence au monochrome par les questions qu’elle pose : fin de la peinture comme telle, ouverture sur l’infini, expérience intérieure, irradiation, avènement du visible situerait déjà ce travail à un niveau d’exigence où ont culminé des peintres aussi considérables que Rothko ou même Yves Klein dans le registre français.

Et pourtant, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais d’autre chose. Quoi au juste ? D’abord ce ne sont pas des monochromes mais des polychromes, une infinité vertigineuse de petits points peints à la main, minutieusement, jusqu’à saturer la toile, en faire émerger la lumière. Ah voilà, passer de la couleur à la lumière. A ce stade, une seule comparaison : Rothko. Mais ce n’est pas la même intention, beaucoup de spiritualité dans ce dernier, un véritable athéisme de la perception chez Bentajou qui a lu les phénoménologues et regardé les peintres de la tradition française, Matisse, Bonnard, Cézanne entre autres.

Comment rendre compte de cela ? Donc, les tableaux. Ce que l’on voit bouleverse, interroge, dérange, - une telle permanence dans le questionnement du visible que rien ne détourne de son ascèse- . « Peindre sans images », je me souviens, c’était le mot d’ordre, la règle, le titre d’un de ses écrits. Saisir la lumière dans ses jeux et les atomes de couleur dans leur déclivité, faire monde de cela, y insuffler l’énergie du mouvement arrêté, la « potentia activa ». Tout cela est là, le courage de se passer du jeu des figures, de la représentation pour laisser être la peinture au risque du fond sans fond. Ce sentiment tout de suite qu’une phrase de Michaux me suggère : « on ôte un grain de sable et c’est toute la plage qui s’effondre… » voilà ; des tas de points colorés nécessaires à leur équilibre interne, posés à la limite du déséquilibre, c’est ce que l’on voit.

Voir. l’impression que j’en aie : une sensation colorée qui me refuse autant qu’elle m’appelle. Au premier abord, rien, ce jaune brun qui pourrait évoquer une banale plaque d’isorel peut-être ? Mais cette vibration, ces nuages, cette matière oui cette matière. Quoi ? un monochrome, vraiment ? Un bleu, un jaune, un ocre, un rouge, mais un monochrome doux alors, subtil, pas théorique, non pas un à-plat qui énonce la peinture sans la traverser, plutôt une vibration qui appelle mais qui peut aussi laisser indifférent, une tache colorée au format tableau sur un mur. Rien à voir avec un monochrome décidément, polychrome peut-être si ce à quoi renvoie le mot n’était si trivial. Don et retrait ici.

Combien de courage puisé dans tant de tableaux et de lectures a-t-il fallu pour tenir ce pari contre l’indifférence alors que partout ailleurs, le tintamarre de la modernité, du « contemporain » tambourinait aux portes de la notoriété, la peinture est finie, le grand Pan est mort, vous n’avez donc pas entendu ! Au lieu de cela, s’asseoir et lire, marcher et regarder, écrire, c’est ce que fit J-L Bentajou. On comprend alors comment cette sagesse acquise du regard va poser ses questions sur la toile. D’assez bonnes raisons pour y retourner regarder.

Regarder, en l’occurrence, c’est s’approcher, mettre le nez sur la toile. Alors comme chez Rothko ou d’une autre manière chez Tobey on peut commencer à voir, quoi ? Quelque chose qu’on ne comprend pas mais qui parle, une vibration qui intrigue. Curieusement ici, à mesure qu’on s’y enfonce on est rejeté en surface. Pas de profondeur, on ne passe pas au travers, il me semble, la profondeur est en surface, la surface est profondeur. Heidegger, quelque part, dit que la profondeur est « l’ampleur qui tout en s’ouvrant, à la fois se retire en esquissant la direction d’un abritement toujours plus léger où elle se recueille », comment mieux dire ? Déception visuelle que ce retrait, l’expérience mystique tourne court. Ce n’est pas Tobey donc, ni Rothko en un sens ; athéisme de la perception ai-je déjà dit suivant en cela Merleau-Ponty. Couleur, lumière, vibration ontologique, l’être est là, sans profondeur, sans arrière monde mais non sans références. Il faut en revenir au tableau, tout est là et pas ailleurs, inutile de chercher midi à quatorze heures.

Correspondances, étonnement devant cette mer, cette masse de points, cette surface sans relief, tout tient ensemble, seules des nuances, comme des vapeurs s’élevant dans l’air font varier les tons comme d’infimes nuages font vibrer le ciel avant de disparaître. Le visible du tableau s’organise et se désorganise tout le temps selon l’angle de vue, le mouvement du corps qui se déplace mais reste tenu ensemble ; tunique sans couture : « regarde les oiseaux du ciel, ils ne filent ni ne tissent, mais le roi Salomon dans tout l’éclat de sa gloire n’est pas habillé comme l’un d’eux. » la Bible !

Mais le corps justement, quelle place ? Cette peinture est une peau qui vit palpite et sent. Mais est-ce que je peux la faire mienne ? Grands tableaux : la mesure du corps justement (1,80mX1,30m) visibles à hauteur d’yeux, conçus pour le face à face rapproché. Pourtant, qu’est-ce qui résiste en moi ? Mon œil voit, analyse apprécie la performance technique, le temps passé, la longue patience des heures, voit la lumière qui sourd de la toile tout autant que celle qui l’éclaire. Mais, qu’est-ce qui me refuse, me tient à distance, que je ne peux dominer sans être dominé, me contraint à l’humilité du regard sans réponse ? Ai-je affaire à une croyance, une sorte de mystique de la couleur qui demande l’abandon des résistances et le laisser aller océanique ? Non. L’esprit se rebelle, il y a trop à comprendre encore qu’à ressentir, mais ce silence des espaces infinis…Certes, je peux me détourner, m’en abstraire, mais quand elle est là, la toile, elle est là. Elle incite à y revenir sans cesse. « Quand ça y est, ça y est » disait simplement Monet. Mais ici ?

À nouveau, qu’est-ce qui me manque dans cette peinture impossible à photographier ? Qu’est-ce qui me procure cette légère déception ? Voir, ici, commande la proximité. Tant que je suis à distance, je ne vois pas, je vois sans voir et puis je vais y voir, mais le nez sur la toile à nouveau. Et là, que vois-je ? la myriade de points d’interrogation qui a fait disparaître le substrat de la toile, les juxtapositions, les oppositions, les passages de couleur, les luttes sans merci, il faudrait le langage de Michaux dans « mescaline et mouvements » pour en rendre compte. Je vois comment tout ça se tisse, s’engendre, se départit, vit, le précipité d’un monde s’y trouve à l’œuvre. Et puis je me recule et tout s’apaise, revient à l’apparence, me rassure. Au fond c’est de la peinture seulement de la peinture. Et là, qu’en penser encore, le bleu est-il mieux que le jaune, le rouge que le blanc ? Qu’importe, le jugement de goût me paraît ici de peu d’importance par rapport à ce qui se joue dans ces batailles de points, ces trêves colorées, ces champs sous la lune, ces plaines de soleil.

Pas de « hylé » sans « morphé » disait Aristote voilà mon trouble. Alors autre chose. Ces tableaux parlent de « l’ouvert » il me semble, de la possibilité d’un monde, ne sont pas fermés dans une vision, rendent le monde possible, voilà ce que je me dis. Tant de peintures me laissent en paix, à peine vues, reconnues : ah tiens, les traces de pinceau de Toroni, les bandes de Buren, les néons de Flavin, les pavés de Carl Andre etc… On vérifie que c’est bien la même chose chaque fois, pas de trouble, on peut regarder ailleurs, on a vu, on a toujours déjà vu ! Cà ne sert qu’à décorer le monde.

Reprendre les choses autrement, musicalement. Les couleurs sont des notes, des touches colorées, le même mot que pour le piano, les touches, les notes de couleur, sarabande chez Chopin ou chez Satie, chez Debussy enfin : impressionnisme (tiens donc !) chez Keith Jarett avec des silences, des fulgurances des échappées, des nuées traversées de grands points d’interrogation. La comparaison semble faire sens, mais seulement dans l’improvisation car ailleurs, la forme soutient tout : sonate, concerto et même dans le jazz, Art Tatum, Oscar Peterson, tellement classiques au fond. Pourtant la comparaison tient, sentiment du semblable. « Divagations » de Bill Evans par exemple, je peux l’écouter comme je regarde une toile de J-L Bentajou.

Quant au discours lui-même. Cette peinture se donne à voir comme précédée de mots, non tant de commentaires que d’équivalents verbaux. Rarement un peintre aura été aussi loin dans l’interrogation de son art. il faut lire ses opus : « Peindre », « Peindre sans images », « les couleurs », « la main réfractaire ». En général, il le fait avec poésie et sincérité, laissant aux exégètes et critiques le soin de relacer le discours dans le discours, de faire des saillies un long chapelet d’intuitions qu’il faut reconduire à l’expression. Rien de tel ici. Pour moi qui n’ai plus vu cette peinture qu’en mots pendant de longues années, qui n’ai lu que des recueils sans voir ce dont ils parlaient ou d’où ils étaient issus, cela me surprend. Ces écrits parfaits, ciselés, minutieux, poétiques, décourageant toute redite qu’ils renvoient à la redondance et au pléonasme, pire au psittacisme. Décourageant pour un critique, j’imagine. Par là aussi le chemin est barré, l’impression que tout est dit mieux que quiconque ne saurait le dire. Tant de difficultés donc pour oser se risquer au commentaire. J’imagine le haussement de sourcil ironique sur la moindre approche maladroite. Ironie et lassitude. Il faut oser approcher !

Reste l’œuvre. Pour moi le tableau, ce qui s’y concentre de vie, de sens et d’interrogation, ce qui s’y joue de notre histoire, de nos découvertes, de nos goûts et de ce que nous savons aujourd’hui, de ce qui reste de cette chose qu’on appela la peinture pendant quelques siècles en occident, commande qu’on s’en fasse ami d’une façon ou d’une autre, qu’on prolonge cette conversation artistique. De la grande peinture, voilà, mais administrée à bas bruit, dans le silence et la modestie de quelques apparitions ici et là, mais qui mérite qu’on la regarde vraiment et peut-être qu’on la voie, enfin.