L’ART AU RISQUE DE LA MODE

Je ne sais si l’information que donnait la presse ces jours derniers vous est parvenue ? Il s’agissait du défilé de mode de Karl Lagerfeld (Chanel) au Grand Palais à Paris où ce dernier a fait déambuler ses mannequins comme une troupe de panthères sauvages sur fond d’exposition d’art contemporain.

Imaginez, si vous n’avez pas vu les photos, un défilé de ces femmes fatales au regard fixe et charbonné, à la démarche chaloupée de guerrières issues de Bandes dessinées qui avancent en basculant le bassin vers l’avant, secouant des crinières de cheveux artistiquement emmêlés et couvertes de ces vêtements que l’on peut admirer mais que nul ne songerait à porter. On est évidemment au théâtre, au théâtre de la mode, du reste on appelle ces jeunes femmes, des mannequins, autant dire des marionnettes. Bon, mais cela c’est ordinaire et habituel et tous les créateurs de mode font peu ou prou la même chose. La seule différence est le style, le contexte, en un mot, la mise en scène. En choisissant le décor de l’art contemporain, en jouant sur la similitude entre la galerie d’art et le hall de haute couture s’opère pourtant un déplacement significatif qui connote l’un et l’autre. Que la mode relève de l’art est le premier message. Que l’art soit désormais du domaine de la mode, une mode comme une autre, une sorte de haute couture un peu plus distinguée, enfin un délassement pour « Happy few » fortunés et curieux, est l’autre message. Et quiconque a fréquenté les grandes foires et biennales d’art contemporain a souvent croisé les soirs de vernissages des personnages qui pourraient tout aussi bien figurer dans un défilé de mode. De là à se demander si l’art du moment que nous vivons est aussi futile dans son objet que spéculatif dans son projet, il n’y a qu’un pas. Du reste les grands de la mode (LVMH, Pinault, Cartier Gucci etc) sont devenus de vrais mécènes d’art contemporain. Dans ce domaine de la représentation que la haute société se donne à elle-même, un défilé de mode vaut désormais un vernissage, c’est tout aussi futile et vain mais avec des enjeux financiers bien réels, une sorte de spéculation de l’apparence et du jeu de miroir que la société du spectacle s’offre à elle-même. Karl Lagerfeld en véritable magicien a saisi soudain au vol, l’assemblage qui fait sens dans notre société du spectacle. Or, il n’est pas le premier ni le seul à faire cela, Dali dès 1930 collabora avec Elsa Schiaparelli, Yayoi Kusama avec Vuitton, la séduction réciproque de l’art et de la mode ne date pas d’aujourd’hui. Après tout, c’est aussi le rôle de l’art de relever du décorum, mais que les œuvres soient ainsi « accessoirisées » comme un sac à main, une paire de chaussures ou un parfum revient à dire qu’elles n’existent plus guère par elles-mêmes. C’est là la démonstration que l’art est revenu à sa fonction décorative, lui dont la provocation s’appuie si souvent sur la dénonciation du monde marchand reçoit ici la monnaie de sa pièce. Le spectateur lointain et mélancolique du Grand palais qui observe ces choses se consolera sans doute en pensant à toutes les œuvres d’art qu’il a vues en ces lieux. S’il a de la mémoire il se souviendra sans doute de ces femmes, odalisques, ou simples baigneuses, ces promeneuses légères sous le soleil impressionniste qui n’avaient elles pas besoin d’être environnées d’œuvres d’art pour être directement artistiques. La mode était dans leur crinoline, leur ombrelle et dans l’air du temps et cela suffisait alors, c’était l’époque de Monet, de Renoir et de Manet et on ne parlait pas encore d’art contemporain. Depuis, ce n’est pas la mode qui est l’accessoire de l’art, c’est l’inverse. Les temps ont changé.Pour poster un commentaire (marcbelit.blog@parvis.net)