LE CIMENT FRANÇAIS

Dans un pays aussi divisé que le nôtre où tout est prétexte à opposer une droite et une gauche largement surestimées, et où les querelles de société enveniment quotidiennement les rapports, on pouvait craindre que le choix symbolique qui consiste à porter une personnalité au Panthéon soit l’occasion d’une nouvelle dispute.

Eh bien, cette fois, ce ne sera pas ou ce ne devrait pas être le cas. Mettant en pratique ces qualités diplomatiques, qu’on lui connaissait, le Président a fait un choix qu’on pourrait qualifier de consensuel. Alors qu’on lui suggérait avec force de nommer des femmes, il nomma des femmes, mais pas seulement, il nomma aussi des hommes avec un choix scrupuleux de nuances politiques qui devraient contenter tout le monde (ou presque). En effet, en nommant Pierre Brossolette, le résistant socialiste incontestable héros de la résistance, il honore l’un des siens, mais ce choix fait un peu d’ombre à Jean Moulin dont certains voulaient qu’il incarne seul, cette résistance gaulliste qui honora la France. Mais un héros est un héros et choisir entre les morts est toujours un peu dérisoire. Ceci, d’autant plus qu’en honorant Geneviève Anthonioz-De Gaulle, c’est la référence au gaullisme qui est faite dans la personne d’une personne dont le courage et l’humanité sont incontestables. Le choix de Germaine Tillon est tout aussi indiscutable, cette ethnologue, résistante, qui s’est engagée dans sa vie toujours du côté du droit des peuples et de la justice en avait fait une figure idéale pour le Panthéon, dans ce trio que défendait l’historienne Mona Ouzouf. Mais c’est peut-être le choix du quatrième qui éclaire encore mieux la décision présidentielle. En choisissant d’honorer Jean Zay, la grande figure du Front populaire, on ne désignait pas seulement un résistant lâchement fusillé par la milice, on mettait aussi l’accent sur l’initiateur de la politique culturelle dans notre pays. Car bien avant Malraux ou d’autres, ce fut Jean Zay qui traça les contours d’une politique culturelle nationale. On lui doit la création de la cinémathèque française et le création du festival de Cannes (un hommage lui fut rendu au dernier festival en 2013), on lui doit aussi la réorganisation des théâtres lyriques en France, la création de nombreux musées, dont celui d’art moderne, de l’Homme ou de la Marine. Il réformera les statuts de la Comédie française, les Archives et la Bibliothèque nationale, les grands monuments comme le Château de Versailles ou la cathédrale de Reims et tout cela en peu d’années de 1936 à 1939. On imagine ce que cet homme aurait pu donner au pays s’il n’avait été ainsi assassiné à 40 ans. Mais tout cela qui est connu sera dit et rappelé par des voix autorisées, cela ne fait aucun doute. Reste à s’interroger sur ce choix présidentiel. Des hommes et des femmes remarquables certes et en nombre égal, voilà qui satisfait notre actuelle attente de parité, des intellectuels engagés et patriotes, c’est un signe de plus, un égal partage de personnalités de gauche, plutôt de la gauche socialiste du reste et de gaullistes. On a certainement pesé tout cela au trébuchet de l’histoire, mais il y a plus. En convoquant, une fois encore, la période de la résistance au tribunal de la mémoire, on envoie un signal politique. Lorsque la patrie est en danger, les destinées individuelles et l’engagement pour le pays priment sur les considérations subalternes. Est-ce cela le message subliminal que veut envoyer le président ? Et pense-t-il que l’esprit de la résistance est au fond le ressort fondamental qui fait de la France le pays des Français ? En y ajoutant la culture en la personne de jean Zay, il ne fait pas un autre raisonnement que celui de Malraux qui pensait qu’elle seule pourrait devenir le ciment national des temps nouveaux, par dessus nos querelles récurrentes de gaulois.