L’ÉPOQUE ET SON CINÉMA

Qui pense que le cinéma n’est pas l’art de notre temps ? Sûrement pas les jurés qui des deux côtés de l’Atlantique, lors de cérémonies calées désormais quasiment l’une sur l’autre (et même si les enjeux économiques de l’une dépassent de plus de dix fois ceux de l’autre) les « Cesar » et les « Oscar », ont l’air de parler de la même chose.

Mais de quoi au juste ? De l’air du temps qui fait que ce loisir supérieur, le cinéma semble coller à la peau des gens et de l’époque à la mesure exacte de leurs préoccupations et des débats du moment dans la sphère publique et privée. Et qu’observe-t-on. On a eu en France une focalisation des récompenses sur trois films qui au fond parlent de la même chose, l’homosexualité, selon trois registres différents, comédies avec : « Guillaume et les garçons à table ! », et drame, avec respectivement : « La vie d’Adèle » et « l’Inconnu du lac ». Si l’on songe qu’il y a quelques mois à peine, la question du « mariage pour tous » divisait les Français, on conviendra à tout le moins que les spectateurs et les jurys qui distinguèrent ces films avaient les mêmes préoccupations. Et c’est cela qui surprend le plus. Non point que les cinéastes ne soient capables de saisir et d’exprimer l’air du temps, - c’est le cas de beaucoup d’artistes et de créateurs qui ont en quelque sorte des antennes pour capter les frissons de l’existence -, mais cela semble tellement en décalage avec ce qu’on lit dans les sondages où les préoccupations paraissent beaucoup plus graves et à cents lieues de ces questions, qu’on en reste perplexes. Et les Américains ? Eux ont choisi de distinguer un film glaçant sur la perte de repères dans l’espace dans une œuvre de science-fiction aux trucages numériques spectaculaires, « Gravity » et une grande œuvre classique, « 12 Years Slave » sur « les humiliés et offensés » de l’esclavage qui reste comme une plaie ouverte dans la culture américaine. Pas une récompense en revanche sur « Le loup de Wall Street » où Di Caprio est stupéfiant de talent. Là encore, ce n’est pas le monstre de Wall Street et la finance (l’horreur économique comme on dit) qui mobilise l’attention, c’est le rêve cosmique et la vieille culpabilité d’un peuple toujours hanté par la dimension morale de l’existence. En foi de quoi on conclura qu’il faut se méfier de l’apparence des choses et l’on observera que ce qui « travaille » en profondeur les sociétés est souvent bien loin de ce qu’en surface les sondages et les média nous racontent sur l’état d’esprit des uns et des autres. À moins que le cinéma soit à des années lumière de la vérité des choses et des gens, ce que personne ne croit, depuis que cette industrie a pris en charge, nos rêves, nos déceptions et nos espoirs. Au fond, certains qui passent beaucoup de temps à conjecturer sur l’état du monde feraient bien d’aller davantage au cinéma, ce qui est plus attrayant et bien plus enrichissant que de mesurer l’opinion des gens, ou d’écouter derrière les portes, mais enfin, ça dépend pour qui ?