INTERMITTENTS : BIS RÉPÉTITA

En France, nous sommes les champions des affrontements sociaux, c’est à croire qu’ils sont nécessaires à notre fonctionnement démocratique. On ne sait pas anticiper, on ne traite les questions qu’au moment où elles se radicalisent et on en sort généralement meurtris et insatisfaits de part et d’autre. Et je ne parle pas ici de la SNCF, mais du conflit des Intermittents. Vous noterez qu’on ne dit pas de quoi on est intermittent, le mot vaut qualification et n’est pas le métier qui qualifie ici, c’est le statut à l’Unedic. Intermittent signifie donc : qui ouvre le droit à l’indemnisation du chômage. La chose est déjà assez singulière pour être relevée.

Or ce système utile et ingénieux qui a été inventé en 1936 pour faciliter l’accès aux métiers du cinéma qui avait du mal à recruter des techniciens spécialisés et concernait d’abord cette discipline, s’est ensuite ouvert au disque puis a été étendu après 1968 aux artistes et techniciens du spectacle vivant en général sans poser trop de problèmes d’équilibre jusque dans les années quatre-vingt où le nombre des intermittents relevant de ce régime s’élevait encore à moins de 10 000 personnes. Or en 2013, il concerne près de 250 000 personnes, génère un déficit à l’Unedic de plus d’un milliard d’euros (25% du déficit de l’Unedic) et est ouvert à 193 professions qui désormais peuvent y faire appel. Une réflexion de simple bon sens amènera à conclure qu’on a un peu trop tiré sur la corde. Car le statut d’intermittent n’est pas ouvert à des professionnels reconnus comme tels ou seulement à eux mais à toute personne qui obtient des heures de travail dans ce secteur. On trouve là, aussi bien le musicien qui a des années de conservatoire derrière lui que le comédien qui s’improvise tel ou le manutentionnaire qui décharge un camion de décors comme l’employé provisoire qui vient faire quelques heures dans une maison de production audiovisuelle, ou celui qui dans la même maison va cumuler jusqu’à 200 contrats à durée déterminée sur l’année. On voit par là que ce système qui est souvent le seul moyen d’exercer des professions artistiques est aussi le lieu de la débrouille et de l’opportunité, que les individus y ont recours dans une période d’emploi rare et que bien des organismes, y compris de service public comme la radio ou la télévision y ont recours par effet d’aubaine évitant ainsi des emplois pérennes qu’ils devraient normalement supporter. Cela, on le sait depuis longtemps, mais comme le système arrange tout le monde et que l’interrompre s’expose à faire exploser le monde de la culture et singulièrement les festivals (qui ne peuvent avoir lieu sans le concours des intermittents) on préfère ne pas traiter le problème et on attend la limite extrême (tous les dix ans) lors de la discussion de ce régime à l’Unedic. Le Medef, ce n’est pas un secret, voudrait bien s’en débarrasser, et la plupart des syndicats (à l’exception de la CGT qui compte le maximum de ces syndiqués du spectacle dans ses rangs) aussi. Mais comment faire ? Le renvoyer à l’État qui n’en veut pas, impossible. Alors on en réduit peu à peu les avantages dans des accords intersyndicaux insatisfaisants qui aboutissent à des solutions refusées par les intéressés. Le milieu culturel et en particulier les employeurs de ce secteur fait cause commune avec ces revendications, tétanisé qu’il est par le risque encouru et en vient à défendre la position qui consiste à demander à l’État de ne pas ratifier un accord signé par une majorité de syndicats au risque de ruiner le dialogue social qui a eu tant de mal à s’installer. On est tombés sur la tête, mais nul n’ose même la lever pour appeler un chat un chat et dire que ce système est arrivé à bout de souffle par ses excès et qu’il faut le changer. C’est ce que le premier ministre a compris en nommant une commission (vieux stratagème certes) qui devra proposer de remettre à plat tout le système en recherchant un large consensus. (on lui souhaite bien du plaisir). En somme, il fait ce qu’avait fait M.Raffarin confronté au même problème en 2003 (ce dernier avait créé un fond de soutien qui a coûté à l’Etat 100 millions de plus par an pendant quelques années) Et c’est vers cette solution pérenne que l’on va s’engager semble-t-il : laisser l’Unedic indemniser sur ses bases et compléter le système par une subvention. Qu’on le veuille ou non, c’est toujours le modèle de « l’exception française » qui prévaut. Le délai de carence qui fâchait les intermittents est désormais compensé par l’Etat. Est-ce que cela suffira à arrêter le mouvement ? Pas certain, tant il est difficile, lorsqu’on possède un pouvoir d’y renoncer par des arguments de raison alors qu’on est porté par une vague qui pourrait peut-être permettre d’obtenir encore d’autres avantages. Il y aurait pourtant une chose simple à mettre en place pour sauvegarder un système qui a autant d’avantages que d’inconvénients en le ramenant à des niveaux de raison. D’abord réduire le nombre de professions à celles qui sont indispensables à la culture (et d’abord les artistes) et ensuite instaurer, comme cela se fait pour d’autres professions, une carte professionnelle, qui serait attribuée par un collège où siègeraient, employeurs, syndicats État, à des personnes qui ont des motifs professionnels et des compétences pour la requérir. On en contrôlerait alors à tout le moins la dérive. Mais qui veut la raison à un moment où par la grève et le blocage, on peut dire tant de choses au pouvoir en place, y compris qu’on ne l’a pas élu pour ça, et comme il ne veut pas le comprendre, le lui faire payer.