PRIX NOBELS

Il y a moins d’une dizaine d’années, en 2007, je crois, le journaliste américain Don Morrison dans un article a fort retentissement publié par « Time Magazine » proclamait « la mort de la culture française » au motif que celle-ci importait beaucoup la culture des autres mais avait du mal à exporter et à faire rayonner la sienne.

Parmi les critères retenus, il évoquait le faible rayonnement de sa littérature (par rapport à la littérature anglo-saxonne) et le fait que ce que les élites apprécient en France en matière de littérature ne correspond pas du tout avec ce qui se vend, contrairement aux Etats-Unis par exemple. Enfin pour enfoncer le clou, il relevait le fait que la France n’avait plus obtenu de prix Nobel de littérature depuis vingt ans (Gao Xingjian prix Nobel français en 2000 écrit en effet en mandarin). Et voilà qu’avec Modiano, après Le Clézio en 2008, la France compte davantage de Nobel de littérature que les Etats-Unis (15 contre 12). C’est en fait le pays qui en compte le plus. Alors de deux choses l’une, ou bien le Nobel n’est pas un bon marqueur de rayonnement culturel ou Morrison s’est trompé du tout au tout. J’inclinerai pour la première hypothèse malgré tout mais pas en parlant de déclin. Je parlerai plutôt de divergence sur l’appréhension de ce qu’on nomme la culture. Celle-ci étant davantage liée à un certain niveau d’exigence en Europe et davantage tournée vers le divertissement aux USA où elle se nomme « entertainment », c’est-à-dire loisirs. Que tout cela tende à se mélanger dans la culture de masse et l’industrie qui lui est liée est une autre évidence, ce qui ne facilite pas la comparaison. Mais revenons à nos prix Nobel. Celui donné à Modiano, on l’aura constaté, a fait l’unanimité tant Modiano ne s’occupe que de littérature. On ne l’a jamais vu prendre position dans les débats publics par pétition, agitation, tribune libre ou manifestation ostentatoire et lorsqu’il lui arrive d’être invité sur un plateau de télévision pour tel ou tel de ses livres, il y paraît tellement mal à l’aise, tellement empêtré dans son grand corps, ayant tellement de mal à finir ses phrases qu’on comprend bien que ce grand timide ne se risque que rarement au devant des médias. On se demande du reste comment il va s’y prendre pour son grand discours devant l’académie des Nobel. Certes, il va l’écrire, mais il lui faudra aussi le lire et si l’écriture est chez lui si authentique c’est qu’elle correspond profondément à ce qu’il est, quelqu’un qui ne peut qu’écrire pour dire ce que profondément il est. Il est, en fait, le contraire de l’écrivain médiatique, son œuvre se développe à bas bruit, sur un mode chuchoté, c’est une écriture de la mémoire et du souvenir, un recueil de confidences dont il essaie de débrouiller les fils enchevêtrés comme d’une vie dont on n’a pas encore compris tous les enjeux. Mais cela, tous les journaux l’ont écrit, son œuvre est facile d’accès même si elle est secrète. Et puis voilà que nous obtenons un deuxième prix cette année, celui d’économie pour Jean Tirole. Pour un pays qui semble fâché avec cette discipline, cela ne manque pas de sel. De surcroît ce savant est un spécialiste de l’économie de marché, voilà qui ne devrait pas déplaire à notre nouveau ministre de l’économie. La France montre par là qu’elle ne correspond que rarement à l’image qu’on s’en fait un peu vite. C’est un pays ancien, riche de culture et de ressources mais qui a malgré tout épisodiquement tendance à la dépression. Espérons que ces signes de vitalité intellectuelle lui redonneront un peu le moral en ces temps de sinistrose.