L’ART COMME MARQUE

J’ai été, -comme beaucoup de monde-, visiter la nouvelle et très attendue « Fondation Louis Vuitton » confiée au grand architecte américain Frank Gehry. J’ai vu un gros hanneton de verre et d’acier posé à l’orée du bois de Boulogne, reposant au milieu des arbres et dont la coupole luisante comme un dos de coléoptère d’acier dépasse la canopée.

Première impression, le bâtiment surgit sous nos yeux, soit en bordure de l’avenue, soit au détour d’une allée de manière partielle, on ne le voit en entier que d’un seul angle, origine de la plupart des photos où il repose sur un plan d’eau, tel un voilier prêt à prendre le large. On se dit que cet architecte a eu beaucoup de chance d‘être ainsi choisi par un mécène aux moyens considérables (le coût dépasse dit-on les 150 millions). Et en effet, l’œuvre à visiter ici, c’est bien, d’abord et avant tout, le bâtiment. Ce dernier est un immense et léger empilage de volumes dont le dessin ne se livre jamais complètement à l’œil, à partir duquel partent de gros vérins d’acier sur lesquels sont articulés des poutres de lamellé-collé, lesquelles supportent des ailes de verre qui viennent s’y articuler comme des élytres s’articulent au corps d’un coléoptère. Ici elles sont repliées mais on imagine qu’elles pourraient se déployer et s’envoler du moins en imagination. La métaphore botanique s’impose, d’autant que cette construction repose sur un bassin qui en isole et déploie encore les volumes et que nous sommes au cœur du jardin d’acclimatation. Sur le plan pratique, c’est beaucoup de place perdue. Si on le compare à un bâtiment comme le Centre Pompidou dont la fonctionnalité est avérée, le maximum d’espace a été conservé à l’intérieur et tous les besoins en fluides, circulations et autres services déportés à l’extérieur ce qui lui donne cette allure d’usine à gaz qu’on a tant brocardée. Ici, les galeries d’exposition s’empilent comme des cubes sur à peine la moitié de la surface disponible, le reste étant réservé aux escaliers, terrasses et au vide qui fait « respirer » le bâtiment. C’est une tout autre conception dont on comprend vite que la fonction muséale n’est peut-être pas l’essentiel. Si l’on veut s’en convaincre, il n’est que de parcourir les salles d’exposition. Et qu’y trouve-t-on ? Une salle Richter, des salles vidéo consacrées à Boltanski et Pierre Huyghe, un auditorium « décoré » de panneaux d’Ellsworth Kelly, un néon opportuniste de Bertrand Lavier, bref, un certain nombre de « noms » davantage qu’un certain nombre d’œuvres et on aura compris que l’art est ici le marqueur culturel attendu. Tout se passe comme si on avait conçu un magnifique centre commercial dont les marques seraient Vuitton, Hermès, Versace, Gucci, Ferragamo, etc…il y en a partout dans le monde. Les mêmes, aujourd’hui appliquent la recette à l’art, ils construisent de magnifiques (faut-il dire « musées ? le terme de « fondation » convient mieux en effet) et y posent des noms d’artistes qui sont d’abord des marques. La fondation « Guggenheim » à Bilbao la première avait commencé avec le « Puppy » fleuri de Jeff Koons qui trône toujours sur l’esplanade, comme ailleurs dans le monde devant d’autres musées. F.Pinault lorsqu’il a investi le « Palazio Grassi » à Venise a aussi mis le « signe » Jeff Koons, « Ballon Dog » sur l’embarcadère du grand canal. Ici, pas encore, mais ça viendra sans doute. Nous y sommes, l’art versus mode et capital, est dans sa version XXL. Faut-il s’en indigner ? Nullement. S’en étonner ? à peine. C’est la réalité de l’art dit contemporain, le summum et le symbole de la valeur d’échange, celle qui qualifie, qui signe la réussite et qui se porte comme un signe ostensible. L’autre côté de la chose, ce sont les grandes maisons de ventes (Sotthebys et Chryties) qui en orchestrent le cours. Une question se pose ici, différemment du cas de la fondation Pinault : la collection ? À ce qu’on a pu en entrevoir, elle semble de constitution récente (les années 2000 semble-t-il) et les œuvres sont assez convenues, mais on sait aussi que la responsable de cette collection est aujourd’hui Suzanne Pagé, l’exceptionnelle directrice du Musée d’art moderne de la ville de Paris. Gageons que la collection aura une autre allure dans dix ans ! Mais là n’est pas l’essentiel. Que penser en fin de compte de ces établissements qui poussent comme des champignons dans le monde ? Sont-ils utiles à l’art, font-ils prospérer les artistes, sont-ils utiles au grand public qui déambule mi émerveillé, mi amusé dans ces lieux comme dans le dernier centre commercial de la capitale ? On reste perplexes. Il est certain qu’une nouvelle façon de « vivre avec l’art de notre temps » s’esquisse là, il est certain qu’on est davantage dans « l’entertainment » que dans la culture, mais ensuite ? Ensuite, si l’on a l’esprit grincheux, il reste les vrais musées où il y a encore des « œuvres » à admirer, mais admettons aussi que ce « geste » architectural, comme on dit aujourd’hui soit aussi, une « œuvre » en soi. C’est peut-être notre regard porté sur ces « choses » qu’il faut changer.