UN DÉPART QUI M'ATTRISTE: JACQUES CHANCEL

Il venait de publier son dernier livre (son journal des années 2011/2014) sous ce titre énigmatique : « Pourquoi partir ? » et c’était là tout l’homme qui transformait en question ce qui est pour chacun une évidence puisqu’il faut bien partir un jour.

Il y a un an à peine, je venais de le recevoir pour son dernier livre : « la nuit attendra », un beau titre pour une expérience douloureuse de cécité vécue dans sa jeunesse indochinoise après avoir sauté avec son véhicule sur une mine du Viet-Minh et il m’avait dit : « tu vois, j’ai attendu des années avant d’écrire ce livre, saisi de je ne sais quel pressentiment et lorsque j’ai fini par le faire, c’est au moment où je retrouve des problèmes de vue (il avait en effet des difficultés à lire et à écrire et il lui fallait une énorme loupe pour le faire. ) Mais de ses problèmes intimes, Jacques Chancel ne parlait jamais, trop élégant pour accabler son visiteur ou son interlocuteur de secrets intimes. Il préférait célébrer la vie, l’amitié, avec ce rire complice qui le faisait aimer de tous. Car Jacques Chancel faisait l’unanimité de sa profession. D’abord en raison de son parcours exceptionnel et de ses indéniables réussites journalistiques et culturelles : « Radioscopie » d’abord, vingt-deux ans d’émissions quotidiennes où il a reçu tout ce que la France comporte d’écrivains, de savants et d’hommes et femmes remarquables à divers titres et puis « Le grand Échiquier » qui durera dix-huit ans avant de se terminer en apothéose un 21 décembre 89 avec Ruggero Raimondi. Jacques Chancel signait là son rare talent d’interviewer, son goût pour la musique et sa façon unique de rendre la culture populaire. Ce qu’on sait moins, c’est que son jardin secret cependant était l’écriture, car durant toutes ces années de travail trépidant de construction d’émissions, de reportages et de direction d’antenne (Antenne 2 avec Marcel Jullian), il n’aura cessé de lire et d’écrire : « le temps d’un regard » qui aura le prix de l’Académie française en 78, « Tant qu’il y aura des ïles » en 80, « Franchise postale » encore un beau titre sur sa correspondance avec Marcel Jullian, « le guetteur de rives » en 85, puis son journal à partir des années 2000 au rythme d’un tous les deux ans, son « Dictionnaire amoureux de la télévision » qui sortira en 2011, sans compter les innombrables éditions de « Radioscopie », des albums dont un remarquable sur « le tour de France » qu’il aimait tant voir passer le col du Hautacam tous les étés fidèlement. En tout une trentaine d’ouvrages, depuis ce premier roman paru en 1950 à Saïgon (l’Eurasienne) jusqu’à ce dernier opus qui se clôt sur un point d’interrogation. Le point d’interrogation dit beaucoup de ce qu’était Jacques Chancel, tout son être, son visage, son regard, son air, son sourire était d’interrogation. Il avait une façon de vous regarder, de s’adresser à vous, une telle curiosité de l’autre des autres que nul ne résistait à sa façon de faire. Cet homme avait le don de la communication et le talent de la convertir en conversation. On ne dira pas ici le succès et l’intérêt de ses innombrables radioscopies où tant de gens se livrèrent de manière inattendue et on brocarda sa façon de faire, résumée dans une formule : « Et Dieu dans tout ça ? » Longtemps Jacques Chancel déclara que c’était une fable et qu’il n’employait jamais cette expression, mais voilà que dans son dernier livre, il confesse que dans les archives de l’INA on trouve cette expression dans une radioscopie de qui ? De Georges Marchais ! Et Chancel de conclure, je m’apercevais que tous mes interlocuteurs à un moment ou l’autre me parlaient de dieu, surtout les athées. Voilà un point de légende levé. Un homme de parole donc et d’écriture, un homme de communication et de réflexion voilà qui était Chancel et un homme de son pays enfin, totalement. Lui qu’on pouvait imaginer le plus parisien des parisiens, qui était comme un poisson dans l’eau dans tous le lieux et évènements de la capitale qui avait eu longtemps sa table au « Fouquet’s » ou au « Flandrin », que tout le monde venait saluer à sa table (jamais loin de l’entrée) n’aimait rien tant que revenir dans ses Pyrénées, dans sa belle demeure de « Miramont » à mi colline de St Savin d’où il partait quotidiennement pour de longues marches dans la montagne ou des balades à ski par temps de neige. Car cet homme était resté un enfant de la montagne, de cette vallée d’Argelès où il revenait se ressourcer avec constance, parlant sans fin de ce père berger et menuisier qu’il aimait tant, ému par une cascade, un chevreuil qui détale ou un flocon de givre accroché à une branche et qui reflète le soleil. Il me parlait encore, il y a peu de son bonheur de voir sa petite fille chérie « Philippine » (celle qui l’appelait « Papija ») avoir son premier flocon de neige. On n’imagine pas un homme plus affectueux et amical avec sa famille et ses enfants. Et avec ses amis. Je dois confesser ici l’amitié qui me lia à ce grand frère dont je n’avais à aucun titre à requérir une marque d’attention. Nous nous étions rencontrés sans nous connaître aux débuts du Parvis et nous ne nous sommes jamais perdus de vue, tantôt de loin en loin, ces dernières années plus souvent. Nous avions, il me semble tiré parti d’une connivence sans explication, un même regard sur les choses de la vie, une même provenance pyrénéenne peut-être, ce rien inexplicable qui fait qu’on se sent d’un même pays d’enfance et d’horizon. C’est cet homme-là que je pleure aujourd’hui. « Pourquoi partir ? » disait-il, en effet, cela attriste tellement de monde.