APRÈS CHARLIE

Difficile ou trop facile d’écrire sous le coup de l’émotion. La pente naturelle en est l’indignation, la révolte contre le crime et la bêtise, la violence et cette façon de croire supprimer les problèmes en anéantissant ceux qui semblent en être la cause. À y regarder de près, on s’apercevra là comme en d’autres circonstances que nous avons affaire à des esprits faibles, facilement endoctrinés par des idées simples et encouragés à la violence d’autant plus facilement que leur parcours les a conduits à tuer déjà ou à avoir vu tuer dans ces guerres endémiques qui ensanglantent le Moyen-Orient. On verra aussi probablement que le motif est davantage un prétexte qu’une cause.

Alors, crime inexcusable en effet, injuste, cruel, odieux, tout le monde en convient et l’indignation spontanée qui a porté tant de gens à se proclamer « Charlie » avec un beau réflexe de solidarité est un signe. Ce crime, personne semble-t-il ne l’approuve ni n’en approuve les motifs. Charlie est un symbole, un point de fixation à nos valeurs car n’oublions pas que cet hebdo ne tirait qu’à 30 000 exemplaires et qu’il n’était suivi que par quelques poignées de lecteurs, mais tout le monde savait qu’il existait et comme « le canard enchaîné », il faisait partie de notre environnement, il était dans le paysage français. De plus le fait que l’on pointe là une liberté fondamentale de notre République, celle de la presse, c’est-à-dire aussi la liberté d’opinion et d’expression est une chose qu’il importe de souligner. Les Français ne s’y sont pas trompés en défilant en masse pour la défendre. Cela dit, et avec un peu de recul sur l’événement, il nous faut prendre en considération un fait social d’importance. Celui-ci a trait aux tabous ou aux interdits. Notre société permissive a mis en pratique ce slogan selon lequel, « il est interdit d’interdire », il n’y a pas de tabous dans une société démocratique. Et si, à la lettre, on ne peut dire qu’il soit appliqué partout, il est peu de valeurs refuge qui résistent aujourd’hui à l’esprit de dérision ou de contestation. Or il n’est pas de société sans interdits, pas de société entièrement permissive, la société c’est la loi, sans elle c’est la jungle. Les lois sont là pour encadrer la liberté et rendre son exercice possible. Du reste des lois (antiracistes notamment ont été édictées et votées à cet effet, mais le racisme est-il le fin mot de tout ?). Reste la question du sacré et de son lien aux religions. Observons comment la profanation des morts et des cimetières a à chaque fois soulevé l’indignation et l’écœurement. Pourquoi ? Parce que cela touche à un sentiment sacré du respect des morts qui est universel. Quant à la religion. Nous sommes un pays laïque qui a énoncé des principes d’universalité au XVIII° siècle, un pays et un État qui les a mis en œuvre à partir de la Révolution. Mais pendant tout le XIX° siècle cette question de la place de la religion (catholique en France) dans la société a divisé les français jusqu’en 1906 où la séparation entre l’Église et l’État a été prononcée. La laïcité s’établira sur un vieux fond d’anticléricalisme dont la presse la caricature ou l’humour porteront longtemps la marque. C’est pourquoi nous sommes tolérants à ce qui ailleurs se nomme blasphème. Porter atteinte aux emblèmes de la foi de l’autre est ici sinon admis, du moins toléré, mais c’est loin d’être le cas partout. Avec l’arrivée de populations d’origine non européenne, musulmanes en particulier (mais pas seulement), ce passé qu’on pourrait dire « pédagogique » n’est nullement intégré. L’école, chaque jour, a bien du mal, nous l’observons, à l’enseigner ou à le faire comprendre, tous les enseignants d’histoire peuvent en témoigner. Nous sommes donc aujourd’hui, de fait, en situation multiculturelle et si les élites de ces cultures, personnes éduquées ou à niveau d’étude élevé, peuvent comprendre et admettre les mœurs des sociétés post-modernes, ceux que ni l’école, ni l’éducation familiale n’ont pu préparer à en comprendre les codes, réagissent émotionnellement et pour peu qu’ils soient manipulés ou endoctrinés, se transforment d’autant plus facilement en délinquants, voire en assassins. Et c’est là qu’il faut réfléchir, non tant au plan des principes seulement que sur la capacité des citoyens à les comprendre et à les intégrer. Pour apprécier les caricatures de « Charlie », il faut être capable de les mettre à distance et de faire la différence entre ses propres convictions ou croyances et la critique qui passe par l’humour et la dérision. Il faut être capable de relativiser. Or les doctrinaires cela est bien connu manquent en général du sens de l’humour et pour peu qu’on attise leur crédulité on peut les manipuler. Dans le cas précis de la menace islamique, il y a aussi l’effet des tensions au Moyen-Orient qui déportant en Europe un conflit localisé par l’effet de la communication instantanée soumet ces populations à la tentation de les prolonger dans nos pays. On aurait tendance à dire : tenons compte du niveau de réception des messages et de la nature des choses, ne provoquons pas inutilement mais si cela revient à censurer la liberté d’opinion et d’expression, on voit bien où est la limite. Beaucoup pensent que la liberté d’opinion implique celle de blasphémer, d’autres pensent le contraire. Or la législation contre le blasphème a été abandonnée en France au XIX° siècle. Ce qui a changé depuis la « fatwa islamique » sur Salman Rushdie lancé par l’ayatollah Khomeyni, c’est que, moquer l’Islam et le Prophète expose ses auteurs à la menace de mort. Ceci a fait des émules et donné un fameux prétexte à toutes les intolérances. Nous avons là une situation de liberté concrète à la mesure de notre temps. Nos pays et nos peuples sont exposés à la mondialisation, ne peuvent être à l’abri derrière aucune frontière. Il nous faut vivre avec le risque et la menace qui renvoie alors chacun vers sa communauté de protection ou d’origine. Or c’est là que le bât blesse. Nous devons avoir le droit, et c’est même notre condition, d’être si on le veut, sans appartenance communautaire revendiquée comme telle. Qu’on soit d’ascendance juive, arabe, africaine, asiatique ou bretonne ne doit pas obligatoirement nous condamner à la Kippa, au burnous, à la robe ou au biniou ! Les philosophes des « lumières » avaient repris aux Républiques antiques le beau nom de citoyen et c’était bien suffisant, un citoyen libre, respectueux des autres aspirant à l’égalité et si possible à la fraternité. Il n’en faut pas davantage pour faire une République. Dieu nous garde du communautarisme !