SPORT ET POLITIQUE

J’aime bien le rugby, ou pour être plus précis, je l’aimais bien, cette lutte des packs avant, ces chevauchées sur les ailes, ces déferlantes vers l’en-but me réjouissaient dans le froid des tribunes ou dans la tiédeur d’un salon de télévision lorsqu’il m’arrivait de regarder chez moi les matches du tournoi des cinq, puis six nations. Mais, à vous dire le vrai, je ne m’y retrouve plus.

Les choses que l’on voit aujourd’hui ressemblent de plus en plus à des combats de sumos, le rituel en moins. D’énormes athlètes poussent et repoussent les assauts dans un sens et dans l’autre avec une férocité et une ardeur de guerriers qui ahanent de fatigue et dont les crampons labourent une pelouse comme le ferait un soc de charrue. Mais où sont passées les longues courses le long des lignes, où est passé le rugby d’évitement et d’adresse ? Depuis que le rugby est devenu professionnel, on a vu les physiques gonfler, le muscles faire saillir les maillots, le rugby ressembler de plus en plus au modèle américain casque en moins et traumatismes en plus. Lorsqu’on voit un Bastareau éclater l’arcade sourcilière d’un ouvreur Irlandais inspiré, on est attristé que le rugby ressemble à cela. On nous a changé ce sport ! Qu’on nous rende la course d’un Blanco parti de l’arrière pour aplatir 80m plus loin dans l’en-but de l’Anglais, ou celle d’un Bernat-salles quand il était inspiré au stade du Hameau ! Je dis cela en pensant au spectacle que nous donne l’assemblée nationale. C’est aussi souvent, la même chose, là aussi les politiciens sont devenus professionnels passant de l’ENA en cabinet ministériel avant de devenir ministres eux-mêmes et parfois présidents. Ils nous offrent un jeu de position front contre front, dont l’issue est toujours incertaine mais le scénario connu. Qu’on nous rende là aussi le tribun inspiré qui lève l’enthousiasme au rythme de son verbe, qu’on nous rende l’inspiration qui donne un peu d’espoir. On avait bien ces jours-ci un jeune ouvreur de 37ans qui entreprit de faire bouger les lignes. Il a fallu voir comment la meute lui est tombée dessus. Ces faces à faces stériles sont ennuyeux et le pays se lasse au point de se désintéresser de l’acte le plus démocratique qui soit, le vote. Certes, l’assemblée est un lieu où l’on a toujours vociféré, même « mezza vocce », mais où parfois on s’est levé sous le coup de l’admiration devant le talent, l’audace ou la générosité. Les temps actuels sont à la tactique et les mornes séances des questions du mercredi qu’on nous présente ressemblent aux commentaires des plateaux de télé qui les suivent. Comment appelle-t-on ça déjà ? La circulation des éléments de langage. On comprend bien qu’à l’époque de la communication et de la démocratie d’opinion, il ne faille rien laisser au hasard. Du coup, on guette les lapsus, les mots malheureux qui échappent à tel ou tel et qui tels un pet dans une assemblée couvrent de honte celui qui l’a laissé échapper. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Ni la politique, ni le sport en ces circonstances ne me semblent bien passionnants. Je ne sais pas s’il faut pousser bien loin la comparaison et recommander le port du casque ou le changement des règles mais on aimerait avoir de bonnes raisons de s’intéresser à nouveau aux enjeux du sport comme de la politique pour la beauté du jeu. Et en démocratie, la beauté du jeu, tient au plaisir de la participation, encore faut-il que le jeu en vaille la chandelle.