LA BELLE « CERISAIE » DE LEV DODINE.

Je commencerai par « La cerisaie » et Lev Dodine que j’avais découvert en France .grâce à Patrick Sommier déjà. J’avais ensuite profité d’un voyage à St Petersbourg tout juste sorti de l’ère soviétique.

Je me souviens avoir demandé un taxi pour aller au Maly et surtout demandé qu’on m’y attende pour le retour. J’arrivai juste avant que le spectacle ne commence. Une salle pleine, j’eus un strapontin contre une porte. Spectacle en russe, c’était je crois, « Claustrophobia », je ne comprenais goutte à ces textes d’auteurs divers mais je goûtais la mise en scène et le jeu des acteurs. Je m’approchais discrètement de l’ouvreuse et lui demandais en anglais, si elle disposait d’un programme. Elle me répondit dans un français parfait, qu’elle allait me chuchoter à l’oreille le sens des scènes, ce qu’elle fit. À la fin, je voulus la remercier, elle eût juste le temps de me dire qu’elle avait vécu en France, travaillé dans un théâtre à Paris mais qu’elle devait se dépêcher pour rentrer chez elle, elle habitait loin et devait prendre le dernier métro ou le dernier tramway, je ne sais. À peine m’eût-elle dit cela que le hall du théâtre s’éteignait et que tous les spectateurs se volatilisaient. Je me retrouvais devant un théâtre éteint, dans une rue noire, la rue Rubinstein pas très loin de la perspective Nevski, mais quand même, je n’aurais su de quel côté diriger mes pas, bien incapable de retrouver mon hôtel. Nous étions dans la période qui avait suivi la chute du rideau de fer, probablement 1992 ou 94. Pas rassuré du tout, j’allumais une cigarette, le temps de réfléchir à la conduite à tenir. C’est alors que mon chauffeur qui dormait dans son taxi, tous feux éteints, alluma ses phares et me reconduisit à l’hôtel Impérial. Il m’attendait, j’en fus quitte pour une petite frousse rétrospective. Je vis ensuite « Vie et Destin » de Vassili Grossman à Bobigny, avec intérêt, mais sans passion excessive. Néanmoins, « la Cerisaie », même si la dernière fois qu’il la monta, Lev Dodine n’avait pas réussi sa mise en scène, excitait toujours ma curiosité. Bien m’en a pris. J’ai vu là une des meilleures représentations de cette pièce. Et Dieu sait que j’en ai vu des Cerisaies ! Effet de l’âge sans doute, mais j’ai eu le bonheur de voir celle de Strehler, celle de Brook, celle de Stein pour les plus célèbres et puis tant et tant d’autres. Cette fois, elle se donnait au petit théâtre Montfort et l’attente était grande. La première surprise qui attend le spectateur lorsqu’il pénètre dans ce lieu, c’est que la salle est bordée de rideaux blancs, comme une pièce de réception, que le lustre de la salle est enveloppé ainsi qu’on fait dans les maisons qu’on quitte à la fin des vacances, que les sièges des spectateurs et ceux des acteurs sur la scène sont aussi, comme les meubles, houssés de blanc, bref, si on n’avait pas compris, nous sommes tous ensemble dans une maison qu’on vient de rouvrir. Et c’est le vieux Firs, le serviteur oublié qu’on laisse à la fin de la pièce qui est le premier en scène avec sa livrée rouge des temps anciens : « la vie est passée dit-il et on a le sentiment de n’avoir pas vécu. » Tel est, crépusculaire, le dernière pièce de Tchekhov. Cela étant dit, ces paroles qui ne devraient venir qu’à la fin, étant prononcées, la pièce peut commencer et elle commence avec l’arrivée de l’équipage fatigué constitué de Lioubov Andréevna, la belle écervelée amoureuse qui a dilapidé sa fortune en France, à Paris, puis a été abandonnée par l’ingrat qu’elle a aimé, de son frère Gaev qui est la faiblesse même, le décadent suprême, de sa fille, de sa nounou, de la suite des parasites qui la suivent. Tous ne rêvent que de retrouver la belle Cerisaie qui est en vente, trop de dettes, trop de dettes, mais dans laquelle on va encore passe un peu de bon temps. On connaît la suite. Le jeune Lopakhine, fils de Moujik sensible à l’air du temps, comme ces oligarques soudain surgis de l’ère Eltsine, a la solution : bâtir, lotir, couper les arbres, louer des Datchas pour les futurs estivants, rentabiliser la terre. Le domaine peut être sauvé. Il y a chez Lopakhine de la séduction, de l’énergie, de la jeunesse. Il est évident aussi qu’il aime Liouba, que Lev Dodine fait jouer également par une jeune et belle actrice : Ranievskaia Knesniai Rappoport. Le plus souvent, Louiba est une femme un peu vieillie, un peu déçue par la vie, en harmonie avec ce monde qui finit. Là nous avons une femme, belle, jeune, pleine de vie encore, incapable de vivre autrement qu’au présent ou alors dans les souvenirs du temps heureux où l’on n’avait pas à se soucier de vendre les cerises pour vivre agréablement. Et c’est le coup de génie de Dodine d’imaginer alors que ces personnages, pour se remémorer le passé, vont se passer des films, comme on ouvre un vieux carton de photos. Un grand drap blanc ferme la scène sur laquelle personne ne met un pied, car tout se joue à l’avant-scène et dans la salle et c’est sur cet écran que sont projetées des images de la cerisaie en fleurs. Images de poésie et de beauté, le printemps russe, la campagne, le vent dans les branches de cerisiers, les robes blanches qui tourbillonnent comme dans un tableau impressionniste sur un fond de musique qui dit le bonheur d’avant. Tout est dit alors. On comprend que ces gens ne sont pas dans le réel, qu’ils vivent dans le passé, dans l’illusion. Lopakhine pourra s’époumoner à tenter de les convaincre, il n’aura droit qu’à un regard navré devant tant d’obstination vulgaire. La suite, on la connaît, c’est lui qui fera l’opération et deviendra le maître du domaine. Mais non, malgré tout, Liouba n’imagine pas un instant qu’il puisse la désirer, elle qui est déjà ailleurs, prête à rejoindre cet ingrat de mari qui la redemande après l’avoir laissé partir ruinée. Non Liouba, verrait bien Varia, la jeune première du théâtre Maly : Elizaveta Boïarskaia se marier avec Lopakhine. Mais ce dernier la regarde avec pitié. On comprend qu’elle l’aime en revanche, on comprend aussi qu’elle va lui sacrifier sa virginité, le tout sans espoir. Elle sera ainsi soldée en prime, dans le passé de cette maison vendue. Que dire de l’interprétation qui est magnifique. Que dire de ces acteurs russes qui, une fois de plus nous stupéfient par leur jeu dramatique et leur beauté. Que dire d’autre que ce qu’on voit là, on le voit rarement sur une scène où jouent des acteurs français, que ceux-ci incarnent et portent leurs personnages pour le bonheur de ceux qui les regardent, que les écoles d’acteurs russes restent, et ce depuis Stanislavski, parmi les meilleures du monde. Voir jouer Ranievskaïa Knesniai qui est vibrante comme un jeune bouleau sous l’orage, est un bonheur, que pas un de ces cils n’exprime moins que ce qu’exprime son corps, de douceur, de sensualité ou de tristesse, que son regard est aussi beau que celui d’une star de cinéma sans qu’il soit besoin de gros plans, que Danil Kozlovski, nous livre un jeu qui rend ridicule l’Actor Studio dans une performance éblouissante où, après l’entracte il s’emporte, grisé par la folie d’être devenu le propriétaire de la terre où ses parents étaient au servage. La force des sentiments exprimés, l’émotion produite, tout cela est si rare au théâtre aujourd’hui qu’on en est tout retourné. Rien d’étonnant à ce que cet acteur soit aussi une star de cinéma en Russie. Alors, lorsqu’une mise en scène est servie par de tels acteurs, son sens devient limpide. On peut lui faire dire ce qu’on veut, qu’elle exprime la Russie d’aujourd’hui, par exemple. Sans doute, mais cela serait en réduire la portée qui est bien plus universelle. « le temps est hors de ses gonds » disait Shakespeare auquel Tchekhov ne cessa de penser en écrivant cette dernière pièce. Voilà le cœur du récit, le temps ne coïncide plus. Celui des aristocrates ruinés et du vieux serviteur, c’est le passé, celui de Liouba et de son frère, c’est un présent sans durée, et arrive ce qui doit arriver. Seul celui de Lopakhine est un avenir qui se bâtit maintenant. Les clefs du domaine changent de main. Varia n’épousera pas le parvenu, elle ira servir ailleurs comme intendante, dans un autre domaine, pas encore vendu. Lorsqu’elle remet les clefs à Lopakhine, il ferme les portes une à une, éteint la lumière. C’en est fini de la maison et de sa cerisaie. Les haches ou les bulldozers peuvent commencer à arracher les arbres, peuvent déraciner le passé. Plus rien ne sera comme avant. La révolution est déjà là, et après elle, ce qu’on sait. Mais ils ont oublié quelqu’un, ce vieux serviteur qui a passé sa vie à servir là et dont personne ne se souvient. Il aura beau secouer les portes de l’histoire, elle sont fermées, il n’a plus qu’à mourir. Mais qui incarne-t-il vraiment dans l’esprit de Tchekhov cet oublié de l’histoire ? Il ne le dit pas. Nous pouvons simplement l’imaginer.