CES RÉFORMES QUI DIVISENT

Nous le savons depuis longtemps, réformer, c’est mécontenter car c’est changer les habitudes et l’on sait bien que la légitimité nait de la longue habitude. Cela étant dit, il y a des réformes qui contentent les uns et mécontentent les autres, le mariage pour tous en fut un exemple, la réforme des professions médicales ou celle des notaires aussi, sans parler de celle des taxis. Mais il est un domaine où l’intérêt général est en jeu et dans lequel à priori on discerne mal ce qui favorise les uns au détriment des autres. Je veux parler de l’éducation nationale qui est un bien commun, une ambition commune, et dans lequel, s’il y a bien quelques intérêts catégoriels en jeu, l’essentiel n’est pas là, l’essentiel étant de donner un bon enseignement (accessoirement une bonne éducation) aux enfants de la République. Tout le monde devrait être d’accord sur ce point.

Et pourtant, à chaque fois, quel tohu-bohu ! Il n’est pas une réforme de l’Éducation nationale qui ne déchaîne des tempêtes, des défilés, des protestations des quolibets et des lazzi. C’est le cas cette fois encore avec la réforme du collège. Ah, les quolibets sont bien mérités lorsqu’on lit le jargon « euphémisant », parangon de la cuistrerie « pédagogiste » dont je vous épargnerai les litanies longuement étalées dans la presse sur la nage, la piscine, le tennis, la définition des langues: « aller de soi et de l’ici, vers l’autre et ailleurs », ce qui pourrait aussi bien définir le tourisme que le vélocipède. Ce n’est pas le plus important. Ce qui l’est, c’est ce qui découle de telles définitions. Ainsi définie, la langue n’est qu’un viatique commode dont le but est la communication avec autrui. Certes, c’est une de ses fonctions mais c’est aussi le moyen d’acquérir des connaissances et de s’approprier une culture, sa culture. Car la culture, en occident tout au moins, ce sont les livres, c’est notre archive et le sens de notre civilisation. Si l’on veut définir une grande civilisation et à fortiori des cultures, on découvre bien vite que ce sont de grands textes, que ce soit la Bible, le Coran, les Upanishad ou les Codex d’Amérique latine qui l’expriment. La Philosophie, la théologie, la littérature en assurent la transmission et font de nous ce que nous sommes, les enfants des livres (certains disent du livre pour ce qui les concerne). Lire et écrire sont donc les deux connaissances indispensables à acquérir que toute éducation digne de ce nom devrait dispenser à tous. On voit par là que l’étude des langues anciennes, qu’on serait plus avisé de désigner par le nom de langues mères, sont les gardiennes de l’éducation non seulement parce qu’elles protègent et définissent notre être propre, notre langue, notre culture gréco-latine, judéo-chrétienne si on veut en un sens plus doctrinal, mais parce qu’elle sont le lien qui nous rattache à nos origines. Or la réformette du Collège semble tout d’un coup exhiber les pires travers de notre système : un parti pris « pédagogiste » qui fait songer aux Trisottins de Molière. Mais qui sont en réalité ces membres d’un comité des programmes dont on voit la nocivité au long des décennies ? Qui les nomme et pour quel usage ? Pourquoi leur donne-t-on un tel pouvoir sur ce que nous avons de plus précieux, la transmission de la culture et du savoir ? À voir le traitement qu’ils réservent à la langue et à l’Histoire on frémit. On a là ce que l’idéologie dominante la plus conformiste peut proposer : fin du roman national, transformation de l’histoire des nations en sociologie des peuples , écrasement du diachronique par le synchronique, effacement des origines et des spécificités, brouillage des repères historiques et tout cela au nom des bons sentiments qui en l’occurrence sont ceux d’un multiculturalisme vertueux. Ajoutons à cela la haine de l‘élitisme et le nivellement par le bas. Sont-ce là des vertus républicaines ? Assurément non. Mais il faudrait aussi que les ministres que l’on nomme à ces hautes responsabilités aient de leur mission une idée un peu haute et surtout une maturité, une culture et une expérience qui ne relève pas uniquement d’un bon casting gouvernemental.