LA PALME D’OR

Jusqu’en 1954, le festival international du film de Cannes ne décernait qu’un grand prix. Puis est arrivé le moment où on a voulu lui donner un emblème tiré des armoiries de la ville de Cannes et forgé par les joaillers de l’endroit, une palme en or.

Certes la palme renvoie à ces rameaux qu’on disposait sous les pas du Christ, mais elle renvoie tout autant aux palmiers qui ornent la croisette. Et si elle est devenue le trophée le plus envié des gens de cinéma, c’est qu’entre temps, Cannes s’est hissé au sommet de la hiérarchie des festivals de cinéma. C’est là une des réussites à souligner dans ce pays, le notre, qui rechigne si souvent à se célébrer lui-même. Or, si Cannes et sa palme sont devenues célèbres, c’est d’une part parce que le cinéma français a toujours eu un rôle prééminent, en dialogue et concurrence avec le cinéma américain depuis la guerre certes, mais aussi que le festival a défendu et encouragé les cinématographies du monde, et en particulier le cinéma américain, dont il a souvent été la première vitrine. Et c’est ainsi que les plus grands artistes ont accepté de « monter les marches » du Palais des festivals pour le plus grand plaisir des cinéphiles. Oh, à l’époque du « Palais-croisette », ces marches sur lesquelles on vit se bousculer Cocteau, Fellini, Truffaut, les actrices américaines, les belles italiennes, entre autres comportait moins d’une dizaine de marches ce qui permettait aux badauds et photographes de les approcher de très près. Mais depuis 1983, le « Palais-Bunker », comme on l’appelle à Cannes, propose une volée de 24 marches posées (au bout d’un tapis rouge de 60m de long qu’on change deux fois par jour), sur une esplanade où pas moins de 450 artistes ont laissé, comme à Hollywood, l’empreinte de leurs mains. C’est donc là le lieu où il faut être à mi-mai, c’est bien « the place to be » comme disent les américains qui ont du reste, obtenu le plus grand nombre de palmes d’or en 68 ans de festival, suivi de près par les français et les italiens. Or si tout ce que le monde compte de vedettes d’un soir ou de toujours, de stars du petit ou du grand écran, de mannequins et de m’as-tu-vu, se précipite sous les flashes des photographes, en robes somptueuses ou coquines, qui au gré du vent découvrent un peu ou davantage de ce qu’il est séant de montrer, une fois atteint le haut cette vague rouge, les lumières s’éteignent et la nuit des salles obscures engloutit les vanités d’un soir. C’est alors que surgissent sur les écrans, les êtres de la vie réelle, non plus les acteurs, mais les personnages, comme si la « vraie vie » était sur l’écran et l’autre, la factice, la « people » sur les sièges de velours. De ce point de vue, la France est coutumière des douches froides. Le film d’ouverture n’a pas dérogé à la règle, une tranche de vie d’un adolescent difficile à laquelle succèderont bien d’autres tranches de vie, car tel est le registre de cette sélection et telle est la représentation que la France se fait aujourd’hui d’elle-même, plus proche de l’univers des Dardenne que de Fellini. C’est du reste très étrange, et à la fois habituel, de constater quel est le « ton » général des sélections, lesquelles bien entendu sont le fait du délégué général, mais aussi de l’offre cinématographique des pays au travers desquelles transparaissent les préoccupations nationales. Elles sont différentes en Europe, en Amérique ou en Asie, mais aussi dans le contexte européen, selon les pays. On notera cette année la réaffirmation du cinéma italien avec de magnifiques films dont celui de Nanni Moretti (Mia Madre) qui ne devrait pas repartir sans quelque récompense. Cependant là n’est pas l’essentiel et les pronostics sont toujours hasardeux. En fin de compte, la palme d’or est comme la palme végétale, si elle brille aux yeux des uns elle fait de l’ombre aux autres. Car à Cannes, c’est bien le soleil qu’on vient chercher, celui du ciel, généreux cette année, ou celui des sunlights qui y pourvoit largement. À défaut d’avoir l’un on se contente de l’autre.