56° BIENNALE DE VENISE

CHIHARU_SHIOTA.JPG Une grande foire d’art contemporain et à fortiori une Biennale (et celle de Venise est exemplaire en cela) c’est d’abord le choix d’un commissaire et le point de vue de ce dernier sur l’art qui va orienter le choix des artistes et le message à retenir. On se souviendra sans doute de l’impact qu’avait eue la nomination d’Harald Szeemann, l’homme qui avait lancé après 1968 le slogan : « Quand les attitudes deviennent des formes » et ouvert l’art contemporain aux actions et installations. Lorsque donc, il avait été nommé au tournant du siècle commissaire de la Biennale, celle-ci était devenue alors le rendez-vous mondial incontestable de l’art contemporain. Le choix du commissaire (on dit le « Curator » à l’anglaise) est donc de première importance. Pour l’édition de 2015, c’est l’américain d’origine nigériane Okwui Enwezor, connu pour avoir attaché son nom à de nombreuses manifestations internationales et pour avoir été le remarqué commissaire de la Dokumenta de Kassel en 2002, qui a été choisi.

G.Baselitz.JPGIl fallait à celui-ci, trouver une idée forte. Il avait l’embarras du choix dans l’idéologie du moment et il n’a guère eu à chercher loin. Qu’on en juge. Ce dernier s’est penché sur l’histoire de la Biennale de Venise et sa date de création au tournant du XX° siècle, puis sur le choix de faire construire un pavillon d’exposition par chaque État européen. Il observe que le premier pavillon construit par les pays européens qui construiront chacun le leur, est celui de la Belgique. Ah, mais la Belgique à cette époque (1907) vient de coloniser le Congo et y perpètre un « génocide » (sic), la Grande Bretagne qui construit le sien peu après (1909) règne sur les Indes avec son empire mondial et ainsi de suite, plus tard, l’Allemagne du Reich d’Hitler fera reconstruire son pavillon en 1938, bref ce qu’il retient, c’est que ce lieu (les Giardini) est devenu une sorte de concentré des nations d’Europe. Or cette histoire des nations au XX° siècle est à ses yeux un concentré d’abominations : Nazisme, Fascisme, fin des Empires, guerre froide, Effondrement de l’union soviétique, chaos mondial, de sorte que le lieu où se joue leur prestige culturel et artistique est un lieu souillé (sic) qu’il faut prendre comme métaphore et fil conducteur de cette biennale. Reste à trouver la bobine sur laquelle va s’enrouler et se dérouler ce fil. Y a-t-il une pensée du siècle suffisamment forte pour en donner en quelque sorte l’explication ultime ? Réponse : c’est le capital de K.Marx. La voilà la bible des temps modernes. La voilà l’idée forte (et encore consensuelle) : on va installer dans le pavillon central des « Giardini » un espace de lecture, une salle de spectacle de forme carrée, comme le parlement britannique( dixit) pour y lire publiquement chaque jour quelques unes des 1 400 pages de l’ouvrage. L’idée est mise en œuvre et en scène par Isaac Julien qui a déjà filmé le capital en 2013. Qu’importe si aucun auditeur ne pourra jamais entendre que des bribes du célèbre texte de science économique et politique, il en sera en quelque sorte aspergé un moment. Le reste découle de ce choix et, là où le commissaire décide, (à l’Arsenal particulièrement) les artistes invités déclineront la violence, la guerre, la mort. Dans les "Giardini" aussi, et la Belgique , bonne fille décidément, illustrera le propos d’éloquente manière, l’artiste Vincent Meessen invitant des artistes issus de pays anciennement colonisés dont le travail aujourd’hui porte la trace comme marque ou comme influence.

Comme toujours, l’art, même enrôlé sous la bannière de la démonstration, échappe à la rhétorique et il y a là des œuvres puissantes, qu’on aurait pu présenter sous d’autres angles cela va sans dire, mais qui retiennent l’attention. Marlène Dumas par exemple avec ses têtes de mort, Bruce Nauman avec ses textes de néon, Monica Bonvicini ou le remarquable Fabio Mauri peu connu en France mais très célèbre en Italie. En revanche d’autres font un peu de la figuration comme au théâtre et on se dit qu’on a déjà vu cela cent fois même si on trouve là des noms aussi connus que ceux d’Abdessemed par exemple avec ses bouquets de machettes. ! Pourtant on reste quand même saisi lorsque le talent et la sensibilité d’un artiste touchent juste comme c’est le cas avec une vidéo subtile et belle de Steve mac Queen (Ashes) dans laquelle l'artiste filme un beau pêcheur caraïbéen naviguant à la pointe de son bateau, puis sa tombe quelque temps plus tard parce qu’il avait trouvé de la drogue sur la plage. On dira encore que ce commissaire nous fait découvrir quantité d’artistes dont on, (moi) n’a jamais entendu parler, et on est du reste venus aussi pour ça. Et puis quoi ? Arrive le moment où l’on débouche sur une salle de forme octogonale où trônent (pendent) 8 autoportraits terribles de Georg Baselitz tête en bas avec une force d’expression fulgurante. Là, on est en présence d’un artiste et d’un peintre, hors tout discours et commentaire. 8 toiles de près de 5m sur 3m dans un espace qui rappelle (un peu) l’espace de la chapelle Rothko à Houston, où l’on reste saisi par la force de ce qui est montré. (on dit que le collectionneur F.Pinault, l’un des premiers à voir la chose l’a tout de suite achetée pour sa collection !)Quoi qu’il en soit voilà de la peinture et voilà de l’art ! On signalera aussi la belle installation de Sarkis à l’Arsenal ou encore ce pavillon autrichien vide signé Heino Zobering comme un hommage à Joseph Hoffmann.Sarkis.JPGLa visite des expositions parsemées dans la ville révèlera de belles découvertes. De la peinture encore et de haut niveau avec les dernières œuvres de Sean Scully toutes de frémissement vénitien, les délicates toiles de Peter Doig cachées dans une improbable ruelle, ou encore les toiles du roumain Adrian Ghenie qui se hissent au niveau des meilleurs. Mais c’est sans doute l’installation fulgurante de Chiharu Shiota au pavillon du Japon (image de tête d'article) dans lequel des barques échouées semblent vouées aux flammes de cordages rouges qui les enserrent qui ralliera tous les suffrages 180 000 clés reliées par 400 km de fils rouges pour une évocation poétique qui fascine et déconcerte. Et le pavillon français avec les arbres de Celeste Boursier-Mougenot qui avancent au rythme des pulsions de leur sève ? Une belle idée, mais ce n’est tout de même pas la forêt de Macbeth en marche ! Plus douce et toujours méditative l’exposition d’Herman de Vries au pavillon néerlandais retiendra par sa force d’écologie méditative et enfin, loin de toute illustration, la vidéaste américaine Joan Jonas nous entraîne, elle, dans son univers d’enfance et de poésie avec un sens inégalé de l’évocation. Que retenir de toute cela (en précisant qu’on n’a pas tout vu, loin de là)? Que les idées générales n’ont pas besoin d’être originales pour ficeler le paquet mais que les artistes s’en accommodent fort bien et que là où paraît un authentique créateur, il transcende toujours en général le contexte où on le découvre. Le prix de le biennale a été donné au pavillon arménien situé sur l’île de San Lazzaro, ce qui vaut une belle promenade en bateau pour découvrir un monastère arménien superbe où se décline de différentes manières le génocide, la diaspora et la volonté de ce peuple de se ressaisir et de se prolonger. Parfois didactique, parfois plus cérémoniel que véritablement artistique, il y a cependant une vidéo de Rosana Palazyan qui montre comment le fil d'un simple mouchoir brodé peut être la métaphore de l’odyssée d’un peuple dans le siècle. Pour cela seul le déplacement vaut le voyage et explique sans doute le choix du jury qui donna le Lion d’or à ce pavillon, loin des « Giardini » et de la ville. Moralité de l’histoire. Du Kapital (le livre) au capital (l’acheteur qui en dispose) l’art finalement est le bon curseur, il permet à la valeur de circuler comme marchandise de ce qui n’a d’autre valeur que symbolique. Valeur d’usage et valeur d’échange, c’est bien ce que disait Karl Marx. CQFD !