ÉGLISES OU MOSQUÉES

On n’en finirait pas de recenser, dans notre pays, les sujets qui divisent. Et s’ils divisent ainsi, c’est qu’ils sont sensibles, et s’ils sont sensibles c’est que nous vivons des temps de doute et d’interrogation, des temps où l’on voit vaciller les anciennes certitudes culturelles et où tout, même le pire, semble soudain possible. Tout semble pouvoir changer, nos mœurs, nos habitudes, nos connaissances, nos modes d’apprentissage, de sorte que tout ce qui nous surprend nous inquiète.

Ainsi, cette déclaration du Président du Conseil français du culte musulman, David Boubakeur qu’on avait connu plus avisé selon lequel, on pourrait transformer en mosquées, les églises désaffectées. Simple remarque de bon sens disaient les uns, ne voit-on pas des églises fermées, désertées, parfois déconsacrées, certaines d’ailleurs sont déjà transformées en mosquées comme à Lyon, à Nantes, ou encore à Grauhlet, et d’un autre côté ne voit-on pas des foules musulmanes obligées de prier dans la rue, faute de lieux de culte pour les accueillir. Oui, mais voilà, soudain éclate au grand jour une évidence, celle du rapport des français à leur système de croyance. Pour les uns, catholiques par conviction ou par habitude, l’église fait partie de leur paysage concret et mental mais elle est devenue davantage culturelle que cultuelle, pour les autres, musulmans (deuxième religion de France), la mosquée s’inscrit peu à peu, quoique difficilement, dans le paysage des villes, il y a en a plus de 2 500 à ce jour, souvent, il est vrai, modestes de taille, les deux ont quand même un peu de mal à cohabiter. C’est que la France, fille aînée de l’Église, longtemps couverte de son manteau de cathédrales, s’est vécue ainsi au moins pendant plus d’un millénaire. Les progrès de la raison ont d’abord réduit la foi à la sphère intime et après la Révolution, la République, peu à peu établira la frontière entre l’ordre civil et l’ordre religieux, souvent avec violence pour aboutir à la situation de nette séparation dans la loi de 1905. Le philosophe Marcel Gauchet théorisera même la chose en considérant que la religion catholique était en France, une religion « de la sortie de la religion », une religion qui s’était peu à peu adaptée à la République. Rien d’étonnant que la pratique religieuse des français catholiques, ait eu tendance à se relâcher, jusqu’à déserter les lieux de culte, dès lors que même la messe du dimanche ne les rassemblait plus une fois par semaine. Aussi leur étonnement fut-il grand lorsqu’ils commencèrent à voir des fidèles d’une autre religion, soudain nombreux, adopter des comportements publics de croyance et de prière de plus en plus ostensibles jusqu’à l’affirmation d’un droit de prier dans des lieux adaptés, et pourquoi pas dans des églises ?. Là encore, la forme culturelle de la chose l’emporte sur sa forme cultuelle et, qu’on le veuille ou non, il s’installe une concurrence certes encore pacifique, entre les tenants des différentes religions. Mais ce qui a changé de fait, c’est qu’il est de plus en plus difficile de considérer qu’il y a une religion autochtone privilégiée par l’histoire et la tradition qui aurait en quelque sorte une prééminence sur les autres. La loi républicaine à laquelle les français sont attachés établit, une égalité en droit des systèmes de croyance ou de non croyance. On l’a vu aussi en Italie lors de débat sur la présence de croix dans les écoles. Et ainsi, les marqueurs symboliques que sont le clocher de l’église, la croix au carrefour des routes, le calendrier des saints, la toponymie font l’objet de disputes récurrentes entre les citoyens qui doivent vivre ensemble avec des convictions différentes voire contraires. C’est là une tendance que chacun peut constater. C’est sur ce fond qu’éclate la querelle liée à la phrase du recteur de la mosquée de Paris. Devant l’indignation qu’elle provoque il fit, il est vrai, marche arrière, mais déjà, certains ont élevé la voix ou hissé le drapeau. L’écrivain Denis Tillinac qui a écrit un très beau « Dictionnaire amoureux de la France » a écrit un éditorial sur le sujet dans « Valeurs actuelles » et pris l’initiative d’une pétition à laquelle se sont ralliés un certain nombre de personnalités… « notoirement de droite » ou toutes proches. De surcroît, on y trouve aussi la signature de N.Sarkozy. C’en était assez pour provoquer l’indignation, « à gauche » avec un échange d’arguments souvent dignes du café du commerce, mais aussi il faut dire, faussement conternées que cette affaire « qui aurait du rester de l’ordre d’un propos en l’air » ait déclenché un tel vacarme. Chacun appréciera la bonne foi des uns et des autres, l’effet d’aubaine de ces querelles qui permettent de prendre la pose : « plus tolérant que moi, est impossible ! » ou encore : « la coupe est pleine, voilà maintenant qu’on va envahir nos églises ! » Ceux-là gardent en mémoire que la basilique Sainte Sophie, a été changée en mosquée à Constantinople (devenue musée, il est vrai, dans la Turquie d’Atatürk, mais que le premier ministre Erdogan veut à nouveau transformer en mosquée). C’est que nous sommes là sur un terrain sensible. La marque de l’avancée de l’Islam au VII° siècle en Espagne s’est traduite par la transformation des églises en mosquées, des villes comme Grenade ou Cordoue en portent toujours la trace et ce traumatisme culturel (même s’il a produit de belles architectures) est resté ancré dans la mémoire des européens. Aujourd’hui, le risque n’est pas de même nature. Le débat se situe au niveau des croyances, en temps de paix, de surcroît pour l’essentiel « entre français ». Mais qui ne voit que l’égalité abstraite des citoyens a du mal à se concilier avec les différences culturelles qui détiennent la clef de l’identité. Cette question, comme d’autres de même nature nous montre clairement que nous n’en avons pas fini avec cette question de l’identité culturo-cultuelle. Et il ne sert à rien de vouloir empêcher les gens d’en disputer, même si ce n’est pas conforme au « politiquement correct » médiatique que tente d’imposer à tous le discours dominant de ceux qui « pensent bien » souvent parce qu’ils ne pensent pas !