VOUS AVEZ DIT INAUDIBLE?

On entend, si j’ose dire, ce terme répété à longueur de journée par les commentateurs politiques : Le candidat F.Fillon serait devenu inaudible, et à sa suite les autres candidats et la campagne elle-même. La raison ?

Les affaires réelles ou supposées, en tout cas judiciarisées qui accaparent l’attention exclusive des médias. Notons qu’on ne dit pas « invisible », car on ne voit qu’eux. Les candidats candidatent, battent les estrades, convoitent les télévisions, fixent les images, on les voit donc, mais semble-t-il, on ne les entend pas. On ne peut pas dire davantage qu’ils soient illisibles (quoique certains…) au vu de la crue éditoriale qui encombre les tables des libraires et repousse les romans, la poésie, les essais en bout de table. Plus d’une centaine d’ouvrages déjà publiés dont la campagne présidentielle est le sujet ou le propos. Et cela n’a rien d’étonnant, c’est bien la seule fois où le projet de chaque candidat est exposé dans sa totalité, ses non-dits et ses nuances. Eux-mêmes, ces livres, qui n’ont pour la plupart qu’une existence brève à la mesure de l’exposition médiatique de leur auteur, deviennent vite inaudibles, au sens où ce qu’ils disent est vite oublié. Une rencontre récente avec deux grands journalistes d’investigation m’a donné l’occasion de poser cette question : et que pensez-vous du livre d’untel ? Réponse : ce qui nous intéresse seulement, c’est s’il va se présenter ou pas, ça c’est de l’information, le reste est littérature. Littérature, c’est déjà bien, mais on voit comment và le monde et le monde des médias en particulier. Il va au scoop, au scandale, au pitch de quelques mots ou phrases. Cela seul accapare l’opinion et ceux qui la façonnent. En somme les médias sont comme ces gens qui font du marteau-piquer sur un trottoir à qui vous demandez votre chemin et qui vous répondent : je ne vous entends pas !

En fait, nous le savons bien, nous sommes passés d’une démocratie de représentation par les corps intermédiaires, à une démocratie d’opinion instantanée qui se forge jour après jour au rythme de l’actualité médiatique. Difficile alors de prendre du recul : nous n’avons jamais le temps, nous sommes emportés, roulés, blackboulés, tourneboulés par l’événement en crue et nous allons nous retrouver devant les urnes à décider si la cravate de l’un est mieux nouée que celle de l’autre, si le brushing est mieux réussi que celui de M.Trump et si cela suffit à en faire un Président ou une Présidente. Bon admettons que j’exagère un peu et que nombre de citoyens se font une opinion sur des bases plus informées et réflexives. Nombre de citoyens certes, mais pas tous, pas les hésitants, les flottants, les distraits, les électeurs de dernière minute, les accros des chaines d’info qui tournent en boucle les mêmes informations et ce sont ceux-là bien souvent qui font la différence. À quoi se joue une élection ? Parfois à d’infimes détails. Le peuple en ressort souvent frustré, ayant perdu le match sans avoir le sentiment de l’avoir joué. C’est ce qui dans les stades, provoque ce qu’on appelle, des débordements. Prenons garde à ce que l’arène politique ne se mette pas à ressembler à ce lieu des passions populaires : le stade. N’est-ce pas là la limite de notre système démocratique ? J’entends bien que des faits révélés, supposés délictueux, doivent faire l’objet d’un traitement judiciaire, mais il faudra réfléchir au bout du compte à la question de savoir qui est le perdant et le gagnant, non de l’élection, mais de la démocratie.