ÉLÉGANCE FRANÇAISE

On a longtemps loué l ‘élégance française, dans les mœurs, le vêtement, le langage. Il est vrai que ceci fut la marque d’une société à l’époque des lumières et que cela ne concernait au fond que ce qu’on appellerait aujourd’hui la classe dominante. Reste à savoir s’il n’y pas toujours, s’il n’y a pas forcément dans toute société une classe dominante, fût-ce même dans la Chine communiste comme on sait.

Et précisément en Chine, cette dernière a imposé l’uniforme de la veste dite « Mao » sorte de déclinaison du costume militaire pour une société totalitaire. Roland Barthes a montré il y a déjà longtemps comment le système de la mode révélait l’état de la société. La notre, on l’aura observé est travaillée par les mêmes normes mais elles relèvent de plus en plus de l’usage ou de la communauté d’appartenance que de la décision des stylistes. Ainsi, le « Jean » décliné en multiples formes s’est-il imposé à peu près partout comme marque du « jeunisme social », ainsi les présentateurs de télévision ont-ils imposé leur style débraillé, col ouvert et « habit de tous les jours » pour consonner avec la rue et les gens ordinaires censés regarder dans le poste. Dans un autre registre, Jack Lang à son époque faisait déjà beaucoup jaser dans le microcosme politique avec ses vestes à col Mao du tailleur japonais Yamamoto, mais c’était un autre temps. On comprendra alors qu’une histoire de veste ou de costume puisse devenir un évènement national. Car avant d’être un scandale face à des cadeaux dispendieux, il fallait bien se rendre à cette évidence : certains hommes politiques (et vedettes de l’écran) s’habillent mieux que d’autres. Le magazine Vogue l’avait remarqué depuis longtemps concernant F.Fillon, mais il était bien d’autres exemples sans doute plus vertueux, ainsi l’insignifiant monsieur Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, s’est-il du jour au lendemain transformé en élégant personnage du fait d’un habillement de grand tailleur. Il y a du reste pour cela des spécialistes qui servent à « relooker » comme on dit les hommes et femmes importants. La plupart des politiques qui se tiennent coi y ont du reste recours. Qui se souvient de la grande nunuche aux cheveux raides et aux dents en avant transformée soudain en élégante et séduisante personne aux allures de star, la bien nommée, madame Royal. C’est ainsi, l’habit ne fait peut-être pas le moine, mais le plumage fait l’oiseau. Mais revenons à M.Fillon puisque c’est par lui que le scandale arrive. On lui trouve aujourd’hui tous les défauts de la terre d’autant plus facilement que comme un bon paratonnerre c’est lui qui attire la foudre, l’empêchant de tomber à côté. On aura remarqué un été qu’en visite à Fort Bregançon auprès du président Sarkozy, il arborait une magnifique veste dont on apprit par la suite qu’il s’agissait d’une « forestière » de la maison Arny’s, l’adresse élégante de la rive gauche. On lui en fait aujourd’hui grief sans remarquer que nombre d’hommes de télévision, de journalistes, d’universitaires portent la même. C’est le cas de Serge Moatti l’imposant journaliste de « Ripostes ». Cette veste signe une sorte d’élégance intemporelle inspirée par une veste de garde chasse en Sologne dans le style des vêtements Arny’s qui s’inspirent toujours de traditions militaires ou civiles et de costumes anciens. François Mitterrand comme Pierre Bergé la portaient et on attribue sa conception à la demande qu’en aurait faite J.Cocteau ou Le Corbusier qui avaient le même âge. La boutique Arny’s a disparu en 2012 mais il reste l’atelier de couture pour les clients et habitués de la marque. Cette histoire de veste, en période électorale aura été l’occasion pour beaucoup de « tailler un costume » à M.Fillon. A-t-on déjà vu du reste et quels qu’en soient les griefs, une telle chasse à l’homme, une telle indignation concertée, aboutissant à la lapidation en direct. Cette coutume barbare et primitive encore en vigueur dans certains pays du Moyen-Orient consiste à lancer des pierres sur une personne jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les premières blessent sans tuer, et puis il arrive que l’une frappant la tête entraîne la mort. On parle ici de mort physique et non de mort symbolique, mais la tradition du bouc émissaire, d’autant plus coupable qu’il nous exonère de nos propres turpides, n’est pas différente. C’est bien ce qu’on a vu en direct à France2 avec l’épisode de madame Angot venue cracher sa haine pour un homme politique avec la sincérité d’une indignation de circonstance. Il faudrait se demander si la haine des hommes de pouvoir qui anime Madame Angot n’a pas à voir avec sa propre histoire et la haine du père qui traverse ses livres, mais on se rappellera qu’elle avait fait la même chose avec J-M Laclavetine directeur littéraire chez Gallimard en direct chez Pivot au motif qu’il l’avait négligée. La suite a été fort bénéfique et la dame en a récolté une visibilité médiatique bien utile à son talent. On observera que sa sortie de l’autre soir vient à point nommé rappeler qu’elle est à l’affiche à l’Odéon pour une pièce de théâtre. Qu’un écrivain se laisse aller à ce genre de comportement rappelle ces pigeons qui lâchent leur fiente sur le front des statues et se dérobent d’un coup d’aile. Est-ce là, l’élégance française à l’heure où le Paris littéraire fait salon à la Porte de Versailles ? La réponse appartient à chacun mais beaucoup ont déjà le haut-le-cœur devant ce déchaînement des passions publiques entretenu par la machine à broyer des medias.