PARLONS DU PRINTEMPS

Face à une campagne électorale qui chaque jour s’envase un peu plus et nous accable de révélations subalternes, levons un peu la tête vers la vraie campagne, juste assez pour voir les pâquerettes, les jonquilles, les camélias, les tulipiers de Virginie qui appellent tous le printemps. Hier encore, lorsque l’école obligeait l’écolier à apprendre des récitations par cœur, on découvrait Théophile Gautier : « tandis qu’à leurs œuvres perverses, les hommes courent haletants, Mars qui rit malgré les averses, prépare en secret le printemps ». C’est dans « Émaux et Camées, je crois », c’était il y a un siècle, on croirait que ça date d’hier.

Pour ceux qui n’ont pas comme nous la chance d’avoir la campagne à portée de pas et de regard, il reste les musées et leurs fabuleuses toiles impressionnistes, le grand moment de la peinture française, la redécouverte de la nature, de la lumière et des saisons, l’un des moments de grâce où la France ajoutait une pierre à l’édifice de la peinture mondiale. Or, il se trouve qu’en ce moment, les musées parisiens dont chacun peut entendre parler se sont mis en habit vert par des grandes expositions, ce sont : « Jardins » au Grand Palais, « Pissaro » au Luxembourg, « le paysage mystique de Monet à Kandinsky » à Orsay, l’occasion de vérifier la formidable continuité de l’art et de la nature, « l’art est ce que l’homme ajoute à la nature », disait Aristote. La première exposition qui traite des jardins est un véritable enchantement, elle retrace la naissance des jardins depuis l’antiquité, la renaissance jusqu’à nos jours avec des documents, des plans, des dessins, des herbiers, des arboretums et les ponctue de chefs d’œuvres de la peinture comme ce « Parc » peint par Gustav Klimt en 1910, ce « Bouquet de violettes » de Dürer ou encore, ce « Jour d’été » de Gerhard Richter qui date de 1999. Mais cessons d’évoquer ce que beaucoup ne pourront pas voir et admettons que les parisiens sont moins bien servis que nous en merveilles de la nature pour se consoler avec les merveilles de l’art, encore que, si d’aventure, nos musées avec leurs moyens s’avisaient aussi de prendre de telles initiatives, nul ne les en blâmerait. On s’aviserait alors que le jardin est d’abord et avant tout, un « morceau de l’univers », une œuvre d’art totale, toujours en mouvement. On sait combien Monet a mis de soin à entretenir son jardin de nymphéas afin d’y puiser les couleurs de sa peinture, mais il ne fut pas le seul, Pissaro à Eragny, y célébrait le paysage et Cézanne avait planté définitivement son chevalet devant la Sainte Victoire, comme Van-Gogh devant les paysages des environs d’Arles. Les impressionnistes les premiers offraient ainsi aux salons bourgeois de leur époque ce petit morceau de nature qui trouait leur mur sur quelques centimètres carrés et leur rendait la nature. Les arabes privés de jardins dans leur désert, lorsqu’ils n’étaient pas à Cordoue, inventaient le tapis de laine parsemé de fleurs qu’ils mettaient au sol pour pouvoir le fouler indéfiniment dans le silence des mosquées. Les Romains à Pompéi en faisaient des fresques. Tout incite à penser que l’homme ne peut se passer de nature. La forme que cela prend aujourd’hui est moins poétique mais tout aussi exigeante. On appelle cela l’écologie, enfin, la vraie, celle qui prône une humanité heureuse, non celle qui punit les péchés des hommes coupables d’avoir quitté le jardin du monde un peu comme Dieu avait chassé Adam et Ève du jardin d’Eden. Aussi, même si on ne croit plus à ce jardin initial, il nous reste le goût et la pratique de l’exclusion. Chacun excluant les autres de son jardin, vous voyez où je veux en venir. Mais il fait trop beau pour une querelle et je n’irais pas par là, il y a trop de concurrence dans le secteur. Non, je me contenterai de rêver au temps où Garcia Lorca pouvait écrire : « Dans les jardins se cachent la mansuétude, l’amour et cette sorte de vague à l’âme que donne l’oisiveté ». Heureux temps que celui où le non-travail ne s’appelait pas encore le chômage, mais l’oisiveté, enfin, il s’agissait sans doute du temps de sa jeunesse, les orages viendraient plus tard. Le printemps vous tienne en joie.