LE POUVOIR DE L’ISOLOIR

Deux grands moments président désormais au rituel d’une élection, de surcroît présidentielle, celui du face-à-face de l’individu avec l’industrie de la communication de masse et celui de sa libre délibération face à lui-même. Autant dire qu’ils ne sont pas égaux devant le temps d’attention ou de présence qu’on leur accorde.

On passe des heures devant la télévision et en moyenne une minute dans l’isoloir. Et tout est dit quand on en sort avec l’enveloppe dans laquelle on a glissé son bulletin de vote. Avant, on aura peut-être hésité, on aura écarté, jeté dans la poubelle les bulletins qu’on n’aura pas choisis et parfois l’un d’entre eux ratant sa cible se déposera aux pieds du votant suivant qui aura ainsi une idée des tendances du moment. Pourtant, ce passage fut-il bref, est un rituel démocratique essentiel à l’examen de conscience, au colloque intérieur, comme disent les philosophes. C’est en effet le seul moment où l’individu, en tant que citoyen, détient entre ses mains le pouvoir de décider de son gouvernement. Pouvoir mince à l’échelle individuelle, considérable à l’échelle collective. La République a été pensée comme cela : un ensemble de volontés individuelles dont la résultante est la volonté générale ; une collectivité de citoyens libres décidant de la forme de gouvernement qui leur paraît la plus appropriée à leurs besoins et à leurs désirs. Cela, dans l’idéal. En fait, cette libre décision, ne résulte pas toujours de la réflexion solitaire, elle doit d’abord se frotter à l’opinion d’autrui qui peut l’influencer, l’inverser, à celle des médias, de la presse longtemps, à l’appartenance de chacun à des associations, des cultes, des partis qui en influencent le cours. Mais depuis le passage à l’ère de la communication de masse, elle doit faire avec le « bassinage », on devrait dire la douche de l’information-communication. Et je dis « douche » en pensant au mot anglais « Tub » qui a donné « tube » pour désigner ces disques, ces chansons qu’on finit par acheter parce qu’on nous en a bourré le crâne. Les chaines d’information continue, malgré leurs louables efforts pour nous servir des « plateaux » de gens d’opinions opposées, finissent on le sait, par nous « prendre la tête ». Si on l’a solide, on résiste, la réflexion s’exerce en dépit de…mais si on est sensible aux images plus qu’aux mots, il arrive qu’on se laisse aller et que l’on suive le cours du ruisseau de l’information qui charrie tout ce qu’on veut et le fait divers y vaut la haute réflexion politique. Comme si cela ne suffisait pas, ces médias de masse utilisent l’arme atomique des sondages. A peine une élection est-elle engagée qu’on désigne déjà le vainqueur, la tendance dominante, le sens du vent. Les candidats ont beau dénoncer ce qu’ils appellent le « politico-médiatique », rien n’y fait, à tel point que lorsque les sondages disent vrai (ce qui arrive de temps à autre), la preuve est administrée qu’ils avaient bien vu. Bien vu, ou bien conditionné ? Cela mérite réflexion. Du coup, l’isoloir est le dernier moment, le bref moment de tête-à-tête avec soi-même, le moment où se déjouent ou bien se confirment les pronostics, ce qui fait qu’une élection n’est jamais définitivement jouée tant que le précieux bulletin n’est pas glissé dans l’urne. Et c’est pourquoi, les urnes nous réservent tant de surprises, bonnes ou mauvaises. Contre l’inéluctable, elles laissent parfois place à l’imprévu. Ainsi vont la vie politique et la démocratie pour le meilleur et pour le pire. Mais existe-t-il un autre système qui soit meilleur ? On connaît la réponse, c’est non.